Un long dimanche de fiançailles | Clin d'œil
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Un long dimanche de fiançailles

«Le lendemain du jour où nous vous faisions parvenir l’invitation à notre mariage, une nouvelle nous parvenait qui malheureusement nous force aujourd’hui à le reporter.» Voilà le mot que Jonathan, fiancé de Lolitta, n’aurait jamais pensé ni souhaité envoyer. Mais le cancer du sein s’était invité dans leur vie, chamboulant leurs projets...

Avec ma maman

En ce mois d’octobre 2009 dédié au cancer du sein, Lolitta, membre de l’équipe de Clin d’œil détecte une bosse sur son sein gauche, sans toutefois s’en inquiéter. Jeune, n’ayant aucun antécédent familial, elle ne se considère pas comme une candidate à la maladie. «Comme cette bosse était toujours là après plusieurs semaines, j’ai décidé d’aller consulter dans un CLSC.» Le docteur lui demande son âge son histoire familiale, palpe la bosse et la rassure immédiatement en lui conseillant de retourner chez elle et de ne plus jamais y penser. «Mais ma mère m’avait dit que, quelle que serait la réponse, je devrais demander à être dirigée vers un spécialiste.» Le médecin lui promet donc qu’il enverra son dossier à la clinique du sein de l’Hôpital Royal Victoria, et qu’elle sera contactée deux à trois mois plus tard. Quatre mois ont passé. N’ayant toujours aucune nouvelle, elle décide d’appeler. Elle apprend alors que son dossier n’est jamais parvenu à la clinique. «Je n’éprouvais pas de douleur particulière, et si la bosse était petite, elle était quand même dure.» Comme la bosse est palpable, on ne lui fait pas passer de mammographie, mais une échographie. «Ça leur paraissait être un simple kyste, mais ils m’ont proposé de faire une biopsie, juste pour être certains.» Les premiers résultats sont positifs. «Le docteur m’a simplement demandé de prendre rendez-vous un an plus tard pour un suivi.» Pourtant, la secrétaire l’appelle trois jours après.

De surprise en surprise

La seule photo que j'ai de moi chauve

La rencontre du 2 mars 2010 constitue un tournant dans cette aventure. Le médecin s’excuse de ne pas avoir de bonnes nouvelles pour Lolitta, alors accompagnée de son fiancé. Car la tumeur est, finalement, cancéreuse. «Je suis d’abord restée sans voix, puis je lui ai posé des questions, et j’ai fondu en larmes.» Malgré le fait que le médecin lui ait demandé de revenir, Lolitta n’a jamais considéré que ce serait pour recevoir ces nouvelles. Jonathan, en revanche, lui confiera plus tard qu’il savait ce qui leur serait dit dans le bureau. À partir de là, la procédure consisterait à envoyer les résultats de la biopsie en analyse, et à attendre un mois pour connaître les résultats. «Le médecin m’a, par contre, rassurée en me disant que la tumeur était toute petite, mais qu’il fallait l’enlever.» En raison d’une annulation de dernière minute, l’opération est programmée six jours plus tard. « Mon rendez-vous était le 8 mars, Journée de la femme. Je me rappelle que je trouvais que c’était bon signe.»

Sauf que son médecin lui apprend que les résultats sont «très contradictoires». Si les ganglions ne sont pas atteints et que la tumeur est toute petite, il reste qu’elle progresse rapidement. Il souhaite envoyer les résultats aux États-Unis pour les faire valider. La confirmation arrive, un mois plus tard. Les résultats sont toujours les mêmes, mais le docteur est confiant et lui prescrit 30 jours de radiothérapie pour être sûr que tout serait bien éliminé «J’étais super heureuse, car c’est ce que j’avais souhaité. Entre-temps, j’étais même partie en Argentine avec mon chéri pour fêter mes 30 ans. J’étais heureuse.»

Parallèlement à tout cela, les préparatifs pour le mariage, prévu le 11 septembre 2010, vont bon train. «On attendait les résultats pour envoyer les invitations, mais on s’est dit que si la radio se faisait en juillet, j’avais plus d’un mois pour récupérer, on a donc envoyé nos faire-part.» Mais le lendemain, alors qu’elle n’est qu’à quelques jours du début du traitement, Lolitta reçoit un appel du département de radiothérapie de l’Hôpital Général. «Là, la personne me dit qu’elle aimerait savoir si je vais commencer la radiothérapie à la date prévue ou si je vais faire de la chimiothérapie. “Quelle chimiothérapie?” lui ai-je répondu. “Je pense que vous vous trompez de personne...”» En fait, son médecin a présenté son cas au Tumor Board du Royal Victoria, et plusieurs de ses confrères penchent pour l’option de la chimiothérapie. «Sur le coup, j’avais envie d’envoyer promener tous les membres du Tumor Board, mais aujourd’hui, je me rends compte de la chance que j’ai eue d’être traitée dans un hôpital universitaire, où un groupe de spécialistes se penchent sur notre cas avant de prendre une décision.» Quelques jours plus tard, Lolitta a rendez-vous avec l’oncologue qui veut absolument qu’elle fasse de la chimiothérapie. De nouveaux éléments entrent alors en ligne de compte. Comme son cancer est de type hormonal, Lolitta doit également prendre un médicament qui fait en sorte qu’elle ne pourra avoir d’enfants pendant cinq ans, et peut-être jamais. «On voulait devenir parents après le mariage, alors ça a tout chamboulé.» On lui propose un prélèvement d’ovules, et son fiancé doit aussi subir un prélèvement afin de féconder les ovules.

 

Combattre en famille            

Le début de la chimiothérapie est prévu pour le 9 juillet. «Là, nous avons dû nous résoudre à envoyer un courriel disant que le mariage était reporté. C’est Jonathan qui l’a écrit. On a choisi de rester évasifs quant aux raisons du report de la cérémonie.» L’église et la salle de réception sont déjà bookées, le traiteur, réservé... Tout est annulé, ou plutôt reporté à une date ultérieure. Au lieu de consulter son coiffeur pour choisir le type de chignon qu’elle portera, Lolitta imagine avec lui des façons d’appréhender l’inévitable chute de cheveux.

Avec mon frère Jhonny

Pour la première séance de chimiothérapie, toute sa famille l’entoure. Compréhensives, les infirmières dérogent au protocole pour permettre à Lolitta d’avoir plus d’un visiteur. La veille, la jeune femme participait à un entraînement de la ligue de balle molle dont elle fait partie chaque été. Si la séance se déroule bien, les effets secondaires, en revanche, sont énormes. «Mon corps était comme paralysé, les seuls moments où je bougeais étaient pour me diriger du lit à la toilette. Ma mère, qui a été tellement forte malgré ses problèmes de santé, me forçait à manger un peu et elle m’emmenait faire le tour du bloc, qui me semblait sans fin tellement j’étais épuisée.» La fin de semaine suivant le premier traitement, toute la famille part ensemble dans un chalet. Pour la première fois de sa vie, Lolitta fait une crise de panique. «Je me disais que ma vie était terminée, j’étais sûre que c’était fini, que je n’allais jamais redevenir comme avant. Moralement, j’allais de pire en pire.» Ses cheveux commencent à tomber, et elle finit par demander à la maman de Jonathan de lui raser la tête. «C’était vraiment horrible d’avoir des cheveux plein les mains chaque fois que je les passais dans ma chevelure.» Quand il fait trop chaud, elle porte un foulard, mais, la plupart du temps, elle sort avec une perruque. «La Société canadienne du cancer me l’avait prêtée, et on m’avait montré comment la placer, l’agrémenter.» Juste retour des choses, Lolitta deviendra en août 2011 la porte-parole de la Course à talons hauts du Québec, dont les bénéfices sont remis à l’organisme. «On connaît tout ce que la Société fait au niveau de la recherche, mais on oublie leurs actions au quotidien. Ils sont merveilleux!»

La troisième séance de chimio a de graves conséquences. Pendant une messe à l’église où elle est allée avec sa famille, Lolitta s’évanouit. Les crises d’anxiété se font plus fortes. Mais elle ne veut pas prendre de médicaments pour les traiter. «Je ne voulais rien savoir, j’aurais eu l’impression de traverser une ligne de non-retour.» Une nuit de détresse, toutefois, le médecin lui fait une prescription. Août et septembre sont des mois difficiles, notamment le jour de la date prévue de la cérémonie. Les moments où elle se sent le mieux sont ceux où elle écrit son blogue de street style. «Je n’ai jamais arrêté d’écrire mon blogue Mode de rue, même pendant le plus fort des traitements. C’était vraiment important pour moi de rester connectée à la mode, car c’est ma passion.» Quand ils voient qu’elle est trop triste et négative, sa mère et son frère l’emmènent même en ville pour aller faire de nouveaux street styles. Par courriel, elle reçoit l’invitation au concours P&G, pour lequel son blog avait remporté un prix l’année précédente. «Je ne voulais pas y participer, je me disais que j’allais être malade et que ça ne servirait à rien.» Le jour de la date de remise des dossiers, elle se lance quand même. Elle se retrouvera en finale.

 

Avec le prix P&G

Des lendemains qui chantent



Le 11 novembre, elle arrive à la soirée dans une robe Denis Gagnon et, pour la première fois en public, tête nue. «Denis m’avait dit qu’il n’aimait pas du tout la perruque, et que j’étais plus belle sans. En fait, c’est grâce à lui que j’ai arrêté de la porter.» Au micro, devant ses pairs et les médias, alors qu’elle reçoit son prix, elle prend une grande inspiration et décide de parler de sa maladie. S’ensuit une ovation debout. «Ça m’a fait un bien fou, un poids énorme venait de tomber de mes épaules! Il y a eu comme un déclic. À partir de là, j’ai commencé à aller mieux.» Elle en parle comme de sa première victoire sur la maladie. C’est à ce moment-là qu’elle arrête les anxiolytiques. «Beaucoup de choses peuvent changer une vie. Et cette récompense a été beaucoup plus qu’un prix, elle m’a permis de réaliser que ce cancer n’allait ni changer ma passion ni diminuer mon talent.» La suite est une série de petits et de grands bonheurs. «Comme j’étais à la maison et que je récupérais tranquillement, j’ai accepté des invitations à des concours de blogueurs, j’ai présenté un film sur une de mes plus grandes inspirations, le photographe Bill Cunningham et, bien sûr, j’ai continué à écrire mon blogue.» Pour fêter la fin des traitements, son amoureux prend une semaine de congé pour qu’elle puisse se rendre à la semaine de mode de New York. «J’ai vu une vingtaine de défilés, j’ai fait des street styles et j’ai rencontré plein de gens extraordinaires, dont Bill Cunningham!» Depuis ce passage à New York, elle a d’ailleurs monté son (très garni) «Fashion Wall of Fame» sur Facebook.

Aujourd’hui, Lolitta est sans conteste une référence mode sur la scène montréalaise. Sa robe de mariage est en cours de production, créée par le designer Helmer Joseph. Au moment de notre entrevue, elle était à quelques jours du premier essayage. «Étrangement, j’avais toujours voulu porter une robe rose, la couleur associée à la cause du cancer du sein... C’est encore plus significatif maintenant!» La cérémonie est prévue pour le 17 septembre.

La future mariée a-t-elle plus d’invités sur sa liste? «Effectivement, car on veut que ce soit une grosse fête. C’est devenu plus qu’un mariage, c’est une véritable célébration de l’amour et de la vie.» Et pour le carnet rose, l’avenir le dira. «Si on ne peut pas avoir d’enfant de façon naturelle, on sait qu’on a un plan B.» Le soutien indéfectible de son amoureux n’a fait que renforcer son amour pour lui. «Il s’est oublié, a mis sa vie de côté pour s’occuper de moi, je ne sais pas ce que j’aurais fait sans lui. Cette année, ça fait 15 ans qu’on est ensemble, et on s’aime plus que jamais! C’est un homme extraordinaire, je suis vraiment chanceuse!» Une épreuve du feu remportée haut la main par celui qui avait demandé celle de sa belle cinq années auparavant. Pour le meilleur, et sans le pire!

 

Ensemble, c’est tout


Quand je regarde l’année qui vient de s’écouler, je sais que je ne serais jamais passée à travers cette épreuve sans ma famille et tous les gens qui m’ont entourée. Qu’aurais-je fait sans l’amour de ma maman, Aurora,

Mon frère Carlos

sans la force extraordinaire de mon frère Jhonny, sans la confiance de mon frère Carlos, sans la bonne humeur de mon beau-père, Alain? Comment aurais-je persévéré sans l’aide de ma belle-famille, sans l’écoute de mes amis, sans les soins des magnifiques infirmières en oncologie du Royal Victoria? Ce n’est pas compliqué: je ne sais pas.

Merci, Lise, Ekatherina et Kaveh, pour toutes les journées passées à mes côtés. Merci, Mona, pour avoir été la sœur que je n’ai jamais eue. Merci, Isabel, de m’avoir toujours encouragé à faire des projets. Merci, Mei-Lin, pour avoir été le plus beau des modèles. Merci, Jaafar et Marcela, pour avoir covoituré pendant des mois pour que je puisse avoir un moyen de transport pour aller à mes traitements. Merci, Caro, Sylvie et Sarah, pour vos petits plats préparés. Merci, Anne, d’avoir toujours répondu à ton téléphone. Merci, Loïc et Nguyen, d'avoir toujours été là pour leur meilleure amie. Merci, Wajih, pour tes merveilleux messages textes. Merci, mon équipe de balle molle, pour avoir porté le foulard avec moi à tous nos matchs. Merci à Happy Tree Yoga, et particulièrement ma professeure Mélanie, pour m’avoir enseigné le pouvoir de guérison du yoga. Merci au Clin d’œil pour ce numéro rose et pour m’avoir laissé continuer à écrire mon blogue, même de la maison, même pendant mes traitements. Merci, finalement, à toute l’équipe de docteurs qui ont tout fait pour que je sois là aujourd’hui.

Et le plus grand des merci à ma grand-maman Sabina, qui est décédée pendant mes traitements, mais qui m'avait téléphoné quelques jours avant de nous quitter, pour me dire qu'elle avait rêvé que tout allait s'arranger et que j'allais être en santé.

Lolitta xxx

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