Tous drogués aux séries télé | Clin d'œil
/society

Tous drogués aux séries télé

Qui ne s’est jamais réveillé, le visage collé sur le coussin du divan, vaguement honteux d’avoir consommé sept épisodes en ligne de sa série télé préférée? Enquête sur un phénomène qui nous tient éveillés jusqu’à tard dans la nuit.

Jeudi, 19 h 30. Jade, 32 ans, range la vaisselle et s’installe devant la télé. Toute la journée, elle a été hantée par les images du dernier épisode de la deuxième saison de The Walking Dead visionné la veille. Le groupe  de survivants a été séparé, ce qui l’inquiète au plus haut point: que leur arrivera-t-il? Tout le monde sait qu’ils sont beaucoup plus vulnérables quand ils sont seuls! Heureusement, elle n’a qu’à démarrer la troisième saison pour connaître la suite des choses. Secrètement, elle espère même que son chum rentre tard du bureau pour profiter de sa série le plus longtemps possible. «[Ma dépendance aux séries] a commencé avec Grey’s Anatomy, en 2009. J’ai regardé la première saison en une semaine... peut-être même en un week-end!» confie l’étudiante au doctorat en sciences pharmaceutiques. «Quand j’ai réalisé que tous les épisodes étaient en ligne, et ce, pour une tonne de séries... j’ai perdu le contrôle. Les séries télé font maintenant partie de ma vie.»

 

Jade n’est pas seule à consommer des séries télé compulsivement comme d’autres le font avec de la drogue ou de la nourriture. Cette nouvelle façon de regarder la télévision, nommée le visionnement compulsif (binge watching en anglais), et qui consiste à regarder plus de deux épisodes de suite d’une série, est de plus en plus répandue.

 

Un sondage mené par Netflix auprès de 1500 abonnés américains révèle  que 61 % d’entre eux regardent régulièrement plus de deux épisodes de suite.  91 % des utilisateurs de TiVo, un magnétoscope numérique enregistrant des  programmes télévisés, confient pour leur part regarder trois épisodes ou plus de suite de leur télésérie préférée à la fois.

 

«Je peux me claquer une demi-saison en une seule journée, surtout lorsque la fin des épisodes me laisse en haleine. C’est tellement facile de continuer quand je veux connaître la suite», affirme Olivier, 21 ans, assistant gérant dans une boutique de vêtements.

 

Selon Hugo Dumas, chroniqueur télé à La Presse, on ne prend conscience  du problème qu’une fois qu’il est trop tard: «Tu termines un épisode, puis tu en commences un autre. Tu continues ainsi et tu te rends soudainement compte qu’il est 3 h du matin et que ça fait sept heures que tu es devant la télévision... Ça devient presque troublant pour la vie normale et la vie en société.» La question se pose. Sommes-nous rendus dépendants aux séries télé?

 

 

 

 

Une dépendance comme une autre?

La dépendance à la télé est largement reconnue par les scientifiques, même si elle n’a pas encore le statut de maladie. En 2002, le professeur en étude des médias Robert Kubey et le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi établissaient qu’il ne faudrait que 30 secondes à notre cerveau pour tomber sous l’emprise d’un épisode, un peu comme un chevreuil hypnotisé devant les phares d’une automobile.

 

Dans un article paru dans le journal Scientific American Mind, Kubey et Csikszentmihalyi expliquent que notre cerveau émet alors des ondes nous plongeant dans un état de conscience vaporeux, déplace son attention de l’hémisphère gauche (le domaine de la raison) à l’hémisphère droit (le domaine des émotions) et que  notre corps relâche des endorphines, les hormones naturelles du plaisir. Le résultat? Un état de relaxation intense et une forte implication émotionnelle. Selon eux, «les  drogues addictives fonctionnent de façon similaire.»

 

Plus encore, la fin abrupte d’un épisode contribuerait au développement d’une dépendance: «Un tranquillisant qui quitte rapidement le corps est beaucoup plus susceptible de provoquer une dépendance que celui qui s’élimine lentement, car l’utilisateur est plus conscient que l’effet de la drogue disparaît», écrivent les deux chercheurs dans le même article.

 

Un autre point en commun des séries télé avec la drogue? Le symptôme de sevrage aussi connu sous le nom de «juste un dernier» dans le cas des télévores. Les deux scientifiques expliquent: «De la même façon, le vague sentiment appris du téléspectateur lui dit qu’il sera moins détendu s’il arrête le visionnement, un facteur important qui l’empêche de fermer la télévision.»

 

Olivier connaît bien le sentiment: «C’est un peu comme quelqu’un qui a tout le temps faim et qui essaie de se contrôler, mais qui finit par manger en cachette. Ça m’est déjà arrivé de dire à des amis que j’étais trop fatigué pour sortir, alors que je préférais seulement rester à la maison pour regarder mes séries.»

 

Le visionnement compulsif serait donc un moyen de contrer le sentiment désagréable du sevrage à la fin d’un épisode. En redémarrant la machine à endorphines, on s’engage dans un cercle vicieux sans fin.

 

 

L’évolution d’une drogue dure

Autrefois, les séries télévisées étaient cons­truites pour être «épisodiques», c’est-à-dire que chaque épisode pouvait être visionné dans un temps et une séquence différente sans perdre le téléspectateur pour autant. La série Friends en est un bon exemple. Puis, vers la fin des années 90, HBO a cassé la glace avec des séries dont l’intrigue s’étendait sur une dizaine d’épisodes, comme The Wire, The Sopranos et Six Feet Under.

 

Peu à peu, les autres chaînes américaines ont suivi ce courant pour établir une nouvelle norme. Mais depuis quelques années, un autre changement radical a été observé, celui-là même à l’origine de notre dépendance. Tous les éléments de la série sont orientés vers l’ultime question: qu’arrivera-t-il ensuite? C’est le fameux cliffhanger.

 

«L’élément clé d’une dépendance est de créer une urgence de connaître la suite chez le spectateur, affirme Hugo Dumas. Les séries comme Homeland ou House of Cards sont construites pour que dès qu’un épisode se termine, on ait envie de voir le suivant.»

 

Est-ce que les survivants arriveront à quitter l’île (Lost)? Est-ce que Walter White survivra (Breaking Bad)? Rick trouvera-t-il un havre de paix à l’abri des zombies (The Walking Dead)? Hugo Dumas explique: «24 a été une pionnière dans l’histoire de la dépendance aux séries télé. Elle était construite pour ça: il y avait des rebondissements avant les pauses publicitaires et tout pouvait arriver, ce qui nous gardait sur le bout de notre siège. Juste le bruit du générique, rythmé comme une horloge, rendait fou! Je pense que beaucoup de séries s’en sont inspirées.»

 

Ces intrigues si bien ficelées ne sont évidemment pas le fruit du hasard: elles sont fabriquées sur mesure pour nous manipuler. Dr Uri Hasson, psychologue et enseignant à l’Université Princeton, étudie la «neurocinématique», un terme qu’il a créé pour désigner ses recherches sur l’interaction neurobiologique des films avec le cerveau.

 

En 2008, il a étudié la réaction du cerveau après le visionnement de plusieurs séquences de films différents à l’aide d’une IRM (imagerie par résonance magnétique). Les résultats sont étonnants: le cortex cérébral s’active davantage lorsqu’il est soumis à un film dont l’intrigue est bien fignolée et linéaire, démontrant un intérêt distinctif. La façon dont le film est tourné, la vitesse de mouvement de la caméra et les angles choisis nous influencent donc inconsciemment.

 

La conclusion du Dr Hasson? Plus le réalisateur tente de «contrôler» son public en faisant un film très structuré, plus ce dernier sera attentif. Le réalisateur manipulera le spectateur en lui disant ce qu’il doit penser, regarder, ressentir, et ledit spectateur n’en sera que plus attiré. Et c’est exactement ce que les créateurs de téléséries font. Selon le chercheur, «les films et les séries télé sont très semblables. On y pose une question au début de la narration dont le public veut connaître la réponse: il souhaite suivre le personnage dans sa quête. Les gens veulent vraiment savoir ce qui arrive ensuite. C’est probablement ce qui incite le visionnement d’épisodes en rafale.»

 

 

Le retour des conversations  autour de la machine à café

Mais il n’y a pas que des aspects sombres à être un mordu de téléséries! Tous ces amis ou collègues accros formeront un merveilleux groupe de soutien lorsque notre personnage préféré passera tragiquement l’arme à gauche. «Quand un  événement troublant survient, tu cherches ton monde, explique Hugo Dumas. Tu appelles tes amis pour trouver quelqu’un qui a regardé l’épisode d’hier parce qu’il faut absolument que tu en parles. Dans un souper, tu vas en parler en retrait avec ceux qui sont au courant, pour ne pas dévoiler le punch aux autres. Tu as juste envie de te vider le cœur.»

 

Un peu comme partager l’amour d’un sport ou d’un hobby, rencontrer des gens qui suivent aussi les déboires de nos personnages préférés confère un certain sentiment d’appartenance, révèle Hugo Dumas. «Certaines émissions, comme Game of Thrones, ont ramené le plaisir d’écouter une série en gang. Vivre cette expérience de façon collective procure l’espèce d’excitation et d’anticipation qui se transmet autour de la machine à café. Ça donne l’impression de tenir quelque chose de croustillant et de faire partie de cette sorte de société secrète», conclut le journaliste. ■

 

 

Comment gérer la fomo (Fear of Missing Out)

 

Tellement d’options, si peu de temps: comment choisir les bonnes séries sans se tromper? Voici quatre trucs infaillibles d’Hugo Dumas.

 

1. Déterminez quelles séries peuvent attendre ou non. «Si tout le monde  est en danger, même le cercle principal du personnage, vous voulez le voir maintenant. Vous ne voudriez pas  rater un épisode, car tout est possible.» #GameOfThrones

 

2. Débarrassez-vous des séries inutiles. «J’abandonne assez rapidement tout ce qui est moyen ou tiède. Le coup de foudre ne s’est pas produit durant les premières heures: c’est officiellement terminé entre nous.» #TheLeftovers

 

3. Si possible, privilégiez les séries courtes. «Attaquer The Good Wife à partir du début, ça équivaut à 112 épisodes de 43 minutes. À moins de ne pas dormir pendant une semaine, vous ne rattraperez jamais la diffusion en temps réel.»

 

4. Apprenez à lâcher prise. «C’est correct de ne pas aimer Mad Men, Au bout du lac ou Breaking Bad, même si elles sont encensées par la critique. Acceptez-le.  Et assumez-le, ce qui reste toujours un peu plus difficile.»

 

 

Survivre au dernier épisode

 

La prochaine saison de votre série préférée sera diffusée dans 10 mois SEULEMENT? Voici TROIS trucs pour MIEUX patienter.

 

1. Revoyez vos scènes ou épisodes préférés. En regardant certaines scènes  à nouveau et en renouant avec vos personnages favoris, vous pourrez faire votre deuil plus facilement.

 

2. Cherchez une autre série du même producteur. Vous venez de terminer Scandal et vous êtes obsédée par Olivia Pope? Transférez votre amour sur la professeure Annalise Keating de How to Get Away with Murder.  Shonda Rhimes crée des personnages féminins géniaux.

 

3. Déterminez ce qui vous attire dans votre série et trouvez-le ailleurs. Ce sont les jeux de pouvoir de House of Cards? Lisez Complots et secrets d’État, de John Seaton. Il révèle les combines des politiciens de la Maison-Blanche.

 

 

 

Les séries n’épargnent personne

 

Nous ne sommes pas seuls avec cette dépendance: les stars sont aussi accros aux séries télé.

 


Kerry Washington et Game of Thrones

L’actrice Kerry Washington a concocté un dîner sur le thème de GOT pour sa mère, elle aussi fan de la série. On y retrouvait des cuisses de dinde énormes comme celle des hommes des cavernes, de la bière et du riz pilaf d’inspiration médiévale.

 

Jennifer Lawrence et Homeland

Lors d’une entrevue à Access Hollywood sur un tapis rouge, Jennifer Lawrence a perdu tous ses moyens lorsque la journaliste lui a accidentellement révélé la fin de la troisième saison. L’actrice lui a alors hurlé: «Tu es un monstre!»

 

Barack Obama et Breaking Bad

Barack Obama regarde Breaking Bad, dont le dernier épisode a été diffusé en 2013. Selon le New York Times, le président américain a pris beaucoup de retard et rappelle souvent à ceux qui l’entourent de ne rien lui révéler.

Andréa Sirhan Daneau

À lire aussi

Et encore plus