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Profession: organisateur de défilés

Chanel, Lanvin, Hermès, Fendi... depuis plus de 20 ans, Etienne Russo orchestre la présentation des collections les plus prestigieuses du monde. rencontre avec un G.O. de la planète mode.

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Dans un hangar en banlieue de Paris, 500 invités s’assoient des deux côtés d’une table rectangulaire de 150 mètres de long. Un peu plus tard, 250 garçons leur servent un repas selon une chorégraphie précise et exécutée à l’unisson. Au-dessus d’eux, 150 lustres très bas baignent l’endroit d’une lumière diffuse. Soudain, au dessert, les luminaires s’élèvent jusqu’au plafond: tout au bout de la pièce, un mannequin monte sur la table et ouvre le 50e défilé du créateur belge Dries Van Noten.

Des convives mangent sur la table où aura lieu le 50e défilé de Dries Van Noten

C’était le 6 octobre 2004. Cette mise en scène démesurée, réalisée par l’organisateur de défilés Etienne Russo, est, selon lui, la plus grande réussite de sa carrière: «C’était une vraie gageure, surtout que les mannequins devaient prendre des voiturettes de golf pour aller se changer entre leurs passages! Chaque fois que j’y pense, je ne vois pas ce que j’aurais pu faire mieux.» Russo sait de quoi il parle: lui-même ex-mannequin, ce Belge a d’abord été directeur artistique d’une boîte de nuit de Bruxelles dans les années 80. De fil en aiguille, Dries Van Noten lui a demandé de produire son premier vrai défilé, à Paris, en 1991. Depuis, Russo a fondé sa boîte de production, Villa Eugénie, et dirigé plus de 700 défilés (autant pour hommes que pour femmes). Comment travaille-t-il avec les plus grands designers de la planète? Que trimballe-t-il toujours avec lui? En quoi consiste son quotidien? Clin d’œil l’a attrapé entre deux avions pour le lui demander.

 

De nos jours, les défilés comme Chanel ou Hermès sont plus que de simples «parades de mode»; ce sont de véritables spectacles. Quel est votre rôle? Une collection, c’est comme un bijou. Mon équipe travaille sur l’écrin. Et l’écrin, c’est la première chose qu’on voit. (Il y a des écrins qui ont déjà sauvé des collections, mais je ne vous donne pas d’exemple!) Le plus important reste les vêtements. Je crois d’ailleurs qu’avec la bonne musique et la bonne lumière on peut susciter un effet «wow». Un défilé, c’est un tout. Mon boulot, c’est d’aider la présentation.

Si les vêtements sont essentiels, pourquoi accorde-t-on autant d’importance au décor et à l’ambiance? Je suis récemment tombé de ma chaise en apprenant qu’à New York seulement il y a en plus 300 défilés par saison. Les journalistes ont donc peu de temps pour décider des collections dont ils vont parler. En moyenne, nous disposons de 7 à 12 minutes pour leur livrer un message clair et, surtout, percutant. À la fin de la semaine, ils doivent se souvenir de nous.

Vous travaillez pour des marques prestigieuses. Comment collaborez-vous avec des créateurs comme Karl Lagerfeld, le directeur artistique de Chanel? Chez Chanel, c’est facile, parce que Karl décide tout! Il a une idée, et le décorateur maison l’exécute. Je fais donc partie de cette équipe: je m’occupe du concept lumière, du son et du pilotage général de l’événement, en plus de faire la chorégraphie avec les mannequins. Avec les autres maisons, ça dépend, mais on prépare toujours des moodboards. En général, les créateurs nous montrent des images qui les inspirent, et nous, on répond avec des images qui correspondent à l’univers qu’on leur propose. On se met d’accord et, à partir de là, on dessine des plans techniques.

Combien de temps faut-il pour organiser un défilé? Ça dépend de l’ampleur du projet: ça prend environ six semaines (souvent moins) et parfois jusqu’à six mois quand c’est un événement particulier. Mais on a déjà fait des choses en très peu de temps. Récemment, on a organisé un dîner pour les 60 ans de la marque Moncler à Miami. J’y travaillais depuis plus de trois mois avec 300 personnes. Le vendredi avant l’événement, on a appris qu’il y avait de l’amiante dans le lieu qu’on comptait utiliser. On a dû trouver un autre endroit en catastrophe et on a eu quatre jours pour tout finaliser. Ça, c’est le plus court de ma carrière!

À la saison printemps 2013, vous avez travaillé à une quinzaine de défilés. une semaine de mode typique, est-ce que ça existe? On dort très peu! J’ai une équipe pour chaque défilé. En période de pointe, il y a parfois 500 ou 600 personnes qui travaillent avec moi. Mon rôle, c’est de naviguer de l’une à l’autre et de réaliser les scénographies avec les mannequins. Je parle aussi aux créateurs pour voir où ils en sont, car le stylisme et les tests de coiffure ont souvent lieu les trois derniers jours avant un défilé. Je dois alors être très flexible et m’assurer que ce qui avait été prévu entre le designer et moi est encore d’actualité. Sinon, je m’ajuste.

Vous organisez autant des défilés de mode masculine que féminine. y a-t-il des différences entre les deux? C’est beaucoup moins stressant en mode masculine, car la concurrence est moins forte qu’en mode féminine. Aussi, la presse est beaucoup plus dure avec les défilés pour femmes. C’est plus difficile.

Paris, New York, Milan, Miami... avez-vous déjà compté le nombre de fois où vous avez pris l’avion? Je n’ai jamais osé. Par contre, j’ai eu un petit frisson en réalisant qu’en 2012 j’ai passé plus de 320 jours hors de chez moi!

Avez-vous un objet dont vous ne pouvez pas vous passer? J’ai toujours une loupe autour du cou. Je l’utilise pour voir les détails, que ce soit ceux d’un plan, d’une matière ou d’une image. Je m’en sers tout le temps et pas seulement dans le cadre de mon travail. J’«absorbe» tout ce que je vois.

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Etienne Russo (avec le micro), explique le déroulement du défilé aux mannequins de la collection automne-hiver 2013 de Moncler Gamme Bleu.

Le 50e défilé de Dries Van Noten, qui a eu lieu sur une table de 150 mètres, est selon Etienne Russo, son plus réussi à ce jour.

En plus d'avoir élaboré le son, l'éclairage et la chorégraphie des mannequins, c'est Etienne Russo qui a assuré la régie générale de défilé Chanel printemps-été 2013.

Kenzo sur les rails: la collection pour hommes automne-hiver 2012 a été présentée dans un atelier du métro de Paris.

Pour la collection automne-hiver 2012 de Kenzo, les filles devaient prendre des escaliers mécaniques et défiler sur les trois étages du hall de l'Université Pierre et Marie Curie, à Paris. 

À Miami, le souper pour la griffe Moncler a bien failli ne pas avoir lieu.

 

Moncler Gamme Rouge, automne- hiver 2013: Etienne Russo a imaginé une promenade en bordure de plage et demandé à des gymnastes musclés de faire des exercices. À la fin, ces beaux mecs ont été aspergés d’eau!

Jean-François Légaré

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