PhénomèneLa musique peut-elle changer notre vie? | Clin d'œil
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PhénomèneLa musique peut-elle changer notre vie?

Il y a les chansons qui marquent le début d'un amour et celles qui se font entendre à la fin du film, comme le point final. Celles qui nous font réfléchir, parce qu'elles se superposent à notre vie naturellement. Et si la musique avait plus de pouvoir qu'on le croit? L'animateur et journaliste Matthieu Dugal et la productrice, scénariste, auteure et blogueuse Geneviève Lefebvre (alias Chroniques blondes) répondent à notre question du mois.

La musique, ça change le monde, sauf que...
par matthieu dugal

À une époque de grand retour à la spiritualité sous toutes ses formes, la musique a le dos large. On nous vend des disques de Mozart en nous faisant croire que ça rendra bébé plus intelligent. On omet cependant de nous dire que Hitler adorait Wagner et que le sanguinaire Staline s'abreuvait aux symphonies de Chostakovitch. Mais pas besoin d'être mélomane pour aimer la violence. Saviez-vous que Che Guevara, un de nos grands agressifs du XXe siècle, était dysmusique? Il ne pouvait reconnaître la musique (comme votre chum qui ne fait pas la différence entre une salsa et une rumba, sauf que le Che avait une très bonne raison, lui). Par ailleurs, les radios qui remportent la palme des cotes d'écoute sont soit des stations de «radio parlée» soit, celles qui diffusent des tounes redonnant ses lettres de noblesse au mot «banal». (Ça ne vous a jamais paru bizarre, à vous, de voir les mots «rock» et «détente» écrits côte à côte? À quand la station Métal-massage?) Pourtant, il n'y a jamais eu autant d'offres, autant de propositions, autant de trucs géniaux disponibles, ce qui n'empêche nullement notre race d'être au bord de l'extinction. Alors, quand on me demande si la musique peut changer notre vie, je dis bof... Je dis ça, mais au fond, j'aimerais y croire. Le sceptique en moi n'en finit pas de réécouter Bach, Portishead et Miles Davis tout en surfant sur le Net et en cliquant sur ma souris comme un hamster sur le Red Bull pour découvrir des sons encore inconnus. Je dis bof, mais bon, moi, j'ai mon fix de musique 15 fois par jour.

Et si la musique qui change le monde n'avait pas le poing levé? La preuve? Dans le palmarès des nations favorisées, le Venezuela est loin d'être un gros hit. Mais c'est dans ce pays, qui traîne au 61e rang mondial selon l'Indicateur de développement humain de l'ONU de 2008, qu'un économiste original a décidé, en 1975, de créer une étrange créature. Une créature qui change littéralement la vie de centaines de milliers de jeunes déshérités: El Sistema, un réseau de centaines d'écoles de musique gratuites disséminées sur tout le territoire vénézuélien. Tout ça avec la possibilité de jouer dans un orchestre symphonique étoile, réunissant les meilleurs éléments, et qui vient, tenez-vous bien, d'enregistrer son premier disque pour la prestigieuse étiquette Deutsche Grammophon. Le fondateur, Jose Antonio Abreu, répète sur toutes les tribunes, en recevant les nombreux prix qu'il remporte, année après année, qu'on oublie trop souvent que la pauvreté n'est pas seulement un état de dénuement matériel, mais aussi spirituel. C'est pourquoi il «donne» pour ainsi dire non pas des chansons engagées, mais bien la possibilité de se réaliser avec, pour seuls instruments, un violon, une trompette et un peu de confiance en soi. Le résultat? Le chef réputé de l'Orchestre philharmonique de Berlin, Simon Rattle, a déclaré récemment qu'il avait vu «le futur de la musique» au Venezuela, rien de moins. Parmi les nombreuses réussites d'El Sistema, il faut noter le jeune chef Gustavo Dudamel, qui vient d'être nommé à la tête de l'Orchestre philharmonique de Los Angeles, ainsi qu'Edicson Ruiz, le plus jeune contrebassiste jamais engagé dans le Philharmonique de Berlin.

Peut-être, finalement, qu'il faudrait que la musique change le monde et non pas Le Monde. Pas la pauvreté en Éthiopie, pas les réfugiés du Darfour, juste le monde, celui autour de soi. Live Aid contre un cours de violon pour fiston... Ce serait déjà bien assez.


Matthieu Dugal est journaliste à l'émission Club Social, diffusée à TV5. Il anime également Les éclectiks, à Vox, et est chroniqueur à la radio de Radio-Canada, à Québec.



Coulée dans le rock
par geneviève lefebvre

Nous, les filles, on adore ça, nous torturer avec de grandes questions existentielles qui n'ont aucune utilité pratique pour la survie de l'humanité. C'est donc avec la même absence de retenue que celle d'une groupie devant Enrique Iglesias que j'ai levé les deux mains: «Je veux répondre!» Deux heures plus tard, je me grattais la tête, consternée de constater que, malgré les années, je n'avais toujours aucun «retiens ben» devant les sujets excitants. Oui, ça s'applique à d'autres sphères de ma vie. Non, je ne donnerai pas de noms. Résumons simplement en disant ceci: ce n'est pas tout de s'emballer pour le premier rockeur qui passe. Encore faut-il savoir faire rocker sa propre vie.

J'imagine que, si je m'étais appelée Wolfgang ou Ludwig van, la musique aurait influencé mon destin autrement. Mais je suis née au coeur du Québec rural, au pied d'une montagne bucolique et riche en culture agricole. Côté musique par contre, c'était le royaume de la culture unique, celle du gros rock sale. CHOM était notre Mecque, Robert Plant était son prophète et le seul «Van» avec lequel j'ai grandi s'appelait Eddie Van Halen. Vous ne pouviez pas venir de la campagne et écouter autre chose que du rock.

L'endroit le plus hot de nos samedis soir était un dépotoir que nous avions surnommé «les frigidaires». On s'y entassait en rond, au milieu des frigos abandonnés, on laissait tourner les moteurs des chars et on écoutait «CHOM FM – the Spirit of Rock». C'est dans ce haut lieu de poésie rurale que j'ai été initiée aux grands débats de ce monde. Nos ancêtres, les Beatles, pouvaient-ils être considérés comme de vrais rockeurs? Jimmy Page était-il aussi bon musicien que Robert Plant? La venue de KISS valait-elle un voyage de groupe jusqu'à cette ville de perdition qu'était Montréal? Eddie, notre Eddie, dont le jeu de guitare torride provoquait de grands émois érotiques chez les jeunes filles en bottes de construction, avait-il perdu toute crédibilité depuis qu'il sortait avec une actrice de sitcom avec qui il avait eu un fils qu'ils avaient prénommé Wolfgang?

Pour faire plaisir aux garçons, on se recueillait devant le dernier Genesis, alors en pleine période «Peter et Phil font des chansons qui durent trois heures, extasions-nous, mes frères». En secret, les filles préféraient Peter Frampton, mais on se serait fait crucifier plutôt que de l'avouer. Musicalement, je dois dire que c'est une époque où j'ai beaucoup feint l'orgasme. Je sais, c'est mal. Que voulez-vous, dans l'univers des gars «coulés dans le rock», on vivait la musique backstage, en groupies.

Mais les joies de la vie de groupie, oh que oui!, atteignent leurs limites un jour. Je n'écoute plus de musique pour impressionner les garçons et je ne vais plus «clubber» dans les dépotoirs le samedi soir. Je ne sais pas si la musique a changé ma vie, mais de Jimmy Page, j'ai appris au moins une chose: ça ne donne rien de vouloir rocker la place si tu laisses pas la bête se déchaîner...

Geneviève Lefebvre est l'auteure et la productrice de la websérie Chez Jules.tv. Son roman Je compte les morts sortira le 16 septembre, dans la collection Expression Noire, chez Libre Expression. Le samedi soir, il lui arrive de syntoniser CHOM FM, où elle tombe immanquablement sur Led Zeppelin. Elle se prosterne alors en direction de l'Angleterre, en chantant «I'm gonna give you every inch of my love», ce qui est la preuve que la musique change la vie, mais pas tant que ça.

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