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Mannequins tailles plus: La révolution est en marche!

Il y a encore quelques saisons, elles auraient été snobées. Aujourd’hui, elles affichent leurs rondeurs. Applaudies et soutenues pour leur audace, les mannequins taille plus révolutionnent chaque jour un peu plus la mode.

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Déclic d’une révolution

Août 2006. La planète mode est saisie d’effroi lorsque Luisel Ramos, une mannequin uruguayenne de 22 ans, tombe d’épuisement en plein défilé et meurt d’une crise cardiaque. L’explication? Elle se nourrissait exclusivement de laitue et de coca diète depuis trois mois. En novembre, c’est au tour de la top-modèle brésilienne Ana Carolina Reston de succomber. La jeune fille de 1,74 m avait atteint le poids fatal de 40 kg. En 2007, la série noire continue. Eliana Ramos, la sœur de Luisel, et la top israélienne Hila Elmalich meurent d’une crise cardiaque causée par la malnutrition. Les langues se délient et les troubles alimentaires des mannequins explosent au grand jour. Impossible de continuer à se voiler la face: les diktats de beauté imposés sont létaux.

 

Ana Carolina Reston

 

Juin 2008. Coco Rocha est invitée par le Conseil des designers de mode américains (CFDA) à un panel sur la conciliation de la beauté et de la santé. Au micro, elle témoigne: «Il faut que tu perdes du poids. Cette année, la mode est au look anorexique. On ne veut pas que tu sois anorexique, on veut juste que tu en aies l’air», l’aurait-on mise en garde quelques années plus tôt. Elle pesait alors 49 kg pour 1,78 m. On est bien loin des formes pulpeuses d’Eva Herzigova, des fesses rebondies de Naomi Campbell ou de la silhouette sculptée de Cindy Crawford dans les années 90. La célèbre mannequin Crystal Renn le confirme dans son autobiographie Hungry (publiée en 2009 aux éditions Simon & Schuster): «Il y a 25 ans, un mannequin pesait environ 8 % de moins que la moyenne des femmes américaines. Aujourd’hui, la différence est de 23 %.» Cet écart atteste du décalage disproportionné entre l’image des femmes véhiculée par la mode et le corps «réel» de la grande majorité.

 

Crystal Renn

 

Vers un changement des mentalités?

Heureusement, comme toute mode, les critères de beauté évoluent. Tout semble indiquer que l’ère des silhouettes filiformes touche à sa fin. «La population dénonce le fait qu’on présente la taille 2 comme étant "la norme", nous confirme la mannequin québécoise Joby Bach (agence Montage). Ce sont de très belles femmes, mais la population n’adhère plus à cette représentation du corps parfait. D’autant que de telles images de la femme ont une influence sur l’estime de soi. Je le vois dans les commentaires de ma page Facebook: les femmes veulent voir des femmes qui leur ressemblent, qui ont des courbes et qui s’acceptent.» Ainsi, depuis quelques années, des noms comme ceux de Crystal Renn, d’Ashley Graham, de Justine LeGault, de Robyn Lawley, de Tara Lynn ou de Candice Huffine circulent au sein des studios. Adulées autant que vilipendées sur les médias sociaux, ces mannequins bien en chair défrichent un marché encore timide, mais ô combien porteur d’espoir pour toute une génération de jeunes filles.

 

Justine LeGault

 

L’avancée des pionnières

Encore plus que Crystal Renn, cette mannequin controversée, car elle joue au yo-yo avec son poids, «Ashley Graham est la première modèle taille plus à avoir su donner une image positive de ses rondeurs. Elle s’aime comme elle est et le revendique», explique Joby Bach. Un engagement qui a poussé la top américaine à créer avec quatre comparses la coalition ALDA, dont l’objectif est de faire évoluer les canons de beauté et de militer en faveur de l’acceptation de soi. Au Canada, c’est Justine LeGault qui a montré la voie. «Il y a six ans, quand j’ai commencé, il n’y avait personne à qui je pouvais m’identifier. Je n’avais même pas pensé pouvoir un jour être mannequin jusqu’à ce que l’agence Scoop m’y incite», confie-t-elle. «Il n’y avait pas de division taille plus à l’époque, confirme Sylvie Beaulac, directrice de l’agence Scoop à Montréal. Les clients étaient obligés de faire venir les filles des États-Unis, ce qui était assez laborieux.» Flattée d’être perçue comme une pionnière, Justine se dit surtout heureuse de montrer aux jeunes filles qu’il est possible de devenir mannequin taille plus. «Mon message, c’est promouvoir la diversité, le fait d’être bien dans sa peau, de se connaître et de s’aimer. De ne pas valoriser qu’un physique, mais aussi une personnalité.»

 

«Jusqu’à il y a deux ans, il fallait qu’on ait les cheveux longs, avec de grosses boucles, qu’on affiche un style très américain», se souvient Justine LeGault. Aujourd’hui, les choses changent. «Une de mes amies qui ne travaillait pas beaucoup a voulu arrêter le mannequinat et se couper les cheveux. Depuis qu’elle a adopté son look tomboy, toutes les agences se sont montrées intéressées. En 2015, être unique est devenu plus intéressant. J’aime le fait qu’il n’y a pas qu’un modèle de beauté, mais une diversité de tailles, de poids, de genres et de personnalités.»

 

Ashley Graham

 

«Ne maigris pas!»: le paradoxe des tops taille plus

Pourtant, si les avancées sont notoires en matière de diversité —jusqu’à propulser Tess Munster au statut de véritable star avec ses 120 kg —, un paradoxe déconcertant subsiste. En effet, même sous l’appellation «taille plus», la catégorisation a toujours cours. Trop grosse pour être mannequin conventionnelle, trop mince pour être taille plus, une fille qui souhaite travailler doit viser le 14.

Ainsi, certaines y parviennent en sculptant leur corps. C’est le choix qu’a fait Joby Bach: «À mes débuts, je faisais une taille 12, mais tous les clients me disaient que j’étais trop petite, que je n’étais pas une vraie taille plus.» La solution trouvée par Joby? «Prendre de la masse! J’ai fait en sorte que mes jambes soient plus galbées, et que mes hanches soient un peu plus larges en m’entraînant. J’ai travaillé mon corps.» D’autres y parviennent artificiellement en utilisant des coussinets de rembourrage. Une pratique que confirme Justine LeGault: «À New York, beaucoup de filles qui font un 9 ou un 10 ont recours au rembourrage. Elles vont acheter leur kit directement dans une boutique pour drag-queens à Brooklyn. Mais ça ne fonctionne pas toujours. Tu as beau rembourrer tes vêtements, si tes jambes sont trop petites, ça se voit.»

 

Quelques blocages subsistent

Le débat sur la diversité corporelle est amorcé. Les couvertures et les articles de presse se multiplient, favorisés par des magazines qui embrassent le changement et donnent une voix à ces mannequins autrefois gardés dans l’ombre. Des marques emblématiques et pionnières du marché, comme Lane Bryant et Addition Elle, misent sur ces mannequins tout en rondeurs et volupté pour rejoindre leurs clientes. Quelques designers, notamment Jean Paul Gaultier, Chanel, Zac Posen, Rick Owens, Chromat ou Serena Williams, osent les courbes de Denise Bidot, Crystal Renn ou d’une troupe de danseuses. Toutefois, les blocages subsistent. Encore trop rares sont les mannequins taille plus qui représentent, au niveau international, des marques de prestige ou de haute couture. «Le mouvement d’ouverture a été exponentiel, souligne Lauren Chan, mannequin chez JAG Models à New York. Mais la diversité est encore peu représentée dans deux domaines: la publicité et les défilés. Quand l’agence IMG a signé ses cinq mannequins taille plus en 2014, elle les a tout de suite intégrées dans son offre, mais aucune fille n’a été bookée.» Les choses ont commencé à bouger à la saison printemps-été 2015; nous croyons en l’avenir, mais l’évolution reste très lente sur les podiums. Lauren tente une explication: «Les défilés sont plus  traditionnels, ce sera probablement le dernier rouage à changer.  Il faudrait cibler les nouveaux designers, qui cherchent à se démarquer.»

 

Joby Bach

 

Le nouveau marché «taille plus»

Si la majorité des marques restent encore frileuses à l’idée de se lancer, certaines grandes enseignes comme Asos, H&M, Forever 21 ou Mango, ont bien compris le potentiel lucratif du marché «taille plus». D’après une étude publiée en juin 2014 par le NPD Group, le marché «taille plus» aurait enregistré une croissance de 5 % et généré 17,5 milliards de dollars aux États-Unis entre mai 2013 et avril 2014. Des chiffres pour le moins prometteurs dans une économie de la mode grippée. Et pourtant, rappelle le rapport, tandis que 37 % des consommateurs américains portent du 18 ou plus, le marché «taille plus» ne représente encore que 15 % du marché de l’habillement. Une frilosité que dénoncent de plus en plus les consommatrices. «Ce n’est pas parce qu’on est rondes qu’on ne veut pas bien s’habiller, déplore Joby Bach. Je rêve de pouvoir porter des robes BCBG ou de m’habiller chez Zara!»

Petit à petit, les mentalités changent, poussées par la révolution des mannequins taille plus. Cela peut prendre 3, 5 ou même 10 ans, mais la diversité corporelle sera la référence, les mannequins que nous avons interviewées pour ce reportage en sont sûres et certaines. Alors, peut-être ne parlerons-nous plus de mannequins taille plus, mais de mannequins, tout court. Peut-être n’auront-elles plus besoin de se dévêtir ni de prendre les poses les plus sexy pour faire vendre. «Je rêve du jour où on acceptera les femmes en tant que mère ou femme qui a des fesses et qui a eu des enfants», nous confiait Justine LeGault. Nous aussi, Justine, nous aussi. 

Sarah Meublat

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