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La nouvelle revanche des ex

AVANT, POUR SE REMETTRE D’UNE RUPTURE, ON DÉCHIRAIT LA PHOTO DE NOTRE ANCIENNE FLAMME EN MILLE MIETTES. MAINTENANT, LES ANCIENS AMANTS SE VENGENT EN PUBLIANT SUR LE WEB DES IMAGES À CARACTÈRE SEXUEL DE LEUR EX. ZOOM SUR UN PHÉNOMÈNE DE PLUS EN PLUS PRÉOCCUPANT. 

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Clara avait 14 ans lorsqu’elle s’est déshabillée devant sa webcam pour faire plaisir à son copain de l’époque. Pendant qu’elle s’exécutait, elle était loin de se douter que, de l’autre côté, ils étaient plusieurs à la contempler dans son plus simple appareil. La jeune femme, maintenant âgée de 19 ans, explique que son chum a prétexté un bris de caméra afin de justifier le fait qu’elle ne le verrait pas ce soir-là. «Le lendemain, tout le monde à l’école m’avait vue nue. Des photos de moi circulaient partout et, très vite, elles ont fait le tour de toutes les écoles de la région. J’ai perdu presque tous mes amis. Les gens de mon école me traitaient de salope et de pute.»

 

Les parents de l’adolescente n’ont fait ni une ni deux et l’ont envoyée vivre chez ses grands-parents afin de lui permettre de fuir la tempête. C’était peine perdue. «Tout le monde me reconnaissait, tout le monde savait que c’était moi, la fille nue sur internet. J’avais tellement honte. Et j’étais tellement seule. Même encore aujourd’hui, quand je rencontre de nouvelles personnes, certains se rappellent que je suis la fille qu’on a vue toute nue sur internet.»

 

Clara a vécu l’enfer des suites de ce qu’elle et sa mère, Caroline Houle, qui a assisté à l’entrevue pour soutenir sa fille dans sa démarche de guérison, qualifient de «véritable agression sexuelle». 

 

«Au début du processus, les policiers chargés du dossier de Clara nous avaient intimé de ne pas la laisser seule. Ils avaient peur qu’elle essaie de mettre fin à ses jours. Mais elle allait mieux, donc on lui laissait plus de “lousse”, jusqu’à ce jour où elle a tenté de se suicider», explique Mme Houle.

 

VENGEANCE sans frontières  

 

Mais où a débuté ce courant qu’on qualifie de revenge porn? Le phénomène est né au pays de l’oncle Sam, mais a vite pris des proportions planétaires. Le magazine français Les Inrocks a d’ailleurs consacré un dossier à cette nouvelle tendance en mai 2014. On y apprend que «l’inventeur» de cette pratique douteuse, que plusieurs nomment «viol virtuel», se nomme Hunter Moore. C’est en 2010, après une rupture qui tourne au vinaigre, que l’Américain met en ligne un site (Isanyoneup.com) sur lequel il publie des photos explicites de son ex-compagne en encourageant les autres internautes à faire de même avec leurs anciennes flammes. C’est l’effet boule  de neige.


En très peu de temps, le site web met en ligne des milliers de photos à caractère sexuel d’hommes et de femmes sans leur consentement. Ces clichés, censés demeurer dans la sphère privée, font le tour du web à la vitesse grand V et sont souvent accompagnés de propos très crus concernant les performances sexuelles des modèles.

 

Rapidement, la revenge porn enflamme le web et devient une industrie florissante. Des sites comme Ugotposted.com, qui poussent la méchanceté encore plus loin, voient le jour. Les photos ne sont plus publiées anonymement sur ce genre de plateformes: les agresseurs y révèlent l’identité de leur victime. Certains vont même jusqu’à mettre en ligne leur adresse, leur numéro de téléphone et le lien vers leur page Facebook.

 

Ce type de pratique donne lieu à des dérapages incontrôlables: harcèlement, coups de téléphone anonymes et milliers de propos haineux et à caractère sexuel publiés sur les pages Facebook des victimes. La revenge porn fait des ravages, et les victimes sont nombreuses. Cependant, elles ne peuvent pas faire grand-chose face à leurs agresseurs, puisque cette tendance échappe, encore aujourd’hui, aux lois liées à la cybercriminalité. 

 

LA CROISADE d’une mère

Il faudra attendre jusqu’en 2012 pour que Charlotte Laws, une Américaine dont la fille a été victime du site Isanyoneup.com, force les autorités à réagir. Sa fille avait pris des photos d’elle-même nue devant son ordinateur. Celles-ci, volées par des hackers, se sont retrouvées sur internet alors qu’elle ne les avait jamais montrées à personne.

 

Déterminée à faire fermer le site qui avait causé du tort à sa fille, Charlotte Laws entame une croisade contre Hunter Moore et sa revenge porn. Elle nomme sa bataille Operation No Moore. Charlotte contacte l’hébergeur de Isanyoneup.com, l’avocat de Moore et même l’agence qui a programmé le site. Elle communique aussi avec le FBI et parvient à recueillir les témoignages d’une vingtaine de victimes. Cette initiative rendra possible une action en justice. Elle est si acharnée qu’elle réussit même à persuader Facebook et PayPal de supprimer les comptes de Hunter Moore. Privé de ces ressources, Moore ne peut plus faire la promotion de son site ni recevoir de dons en argent des internautes.

 

Lentement, la mère de famille va mener le roi de la revenge porn à sa perte: l’enquête du FBI se poursuit et
la maison de Hunter Moore est la cible d’une perquisition. Entre-temps, plusieurs victimes réussissent à prouver que leurs photos ont été dérobées par des hackers, comme c’est le cas de la fille de Charlotte, pendant que des membres d’Anonymous, un mouvement d’internautes «hacktivistes» agissant anonymement dans le but particulier de défendre la liberté d’expression, entrent en contact avec Charlotte Laws pour lui proposer leur aide. À peine quelques jours plus tard, Isanyoneup.com n’est plus accessible. Les centaines de photos explicites des victimes non plus. Le 23 janvier 2014, Hunter Moore est arrêté par le FBI. Victoire.

 

Revenge porn MADE IN QUÉBEC
 

Il n’y a qu’à taper «revenge porn Québec» dans Google pour voir apparaître des milliers de résultats. La pratique est tellement populaire que des sections de sites web XXX sont consacrées à la revenge porn 100 % québécoise. Selon Radio-Canada, une jeune Québécoise s’est récemment adressée aux tribunaux pour qu’une vidéo compromettante la mettant en scène soit retirée de deux sites pornographiques bien connus. Pierre Trudel, professeur en droit des technologies de l’information à l’Université de Montréal, est catégorique: «le phénomène de vengeance par la pornographie prend de l’ampleur au Québec».

Nathalie*, jeune femme dans la trentaine, s’est séparée après cinq ans d’une relation amoureuse au cœur de laquelle il y avait beaucoup de BDSM (bondage, domination et sadomasochisme). Le couple se prenait en photos et pratiquait l’échangisme. Quand Nathalie a quitté son ex, celui-ci

a très mal réagi. Comme elle refusait de renouer avec lui, il a commencé à la menacer, confie-t-elle. «Il disait qu’il allait envoyer des photos de moi nue à mon employeur. Il a aussi menacé de raconter ce qui s’était passé entre nous (BDSM) à mes parents, mes amis et mes collègues de travail. Il a d’ailleurs abordé le sujet avec mes parents dans de longs courriels. Heureusement, ils ne l’ont pas cru, et il n’a jamais écrit à mon employeur ou à mes collègues. Même si j’ai coupé tous les ponts avec mon ex, j’ai toujours peur qu’il mette ses menaces à exécution. Bref,

ce n’est pas parce que c’est fini que la menace ne plane plus sur moi.»

 

Vivre au «FARWEB»

 

En Californie, les personnes qui publient du contenu à caractère sexuel sur le web sans le consentement d’une personne risquent une peine de prison. Les propriétaires de sites web qui font du chantage aux victimes encourent des amendes qui peuvent se chiffrer à des milliers de dollars. La revenge porn est aussi interdite en Alaska, dans l’Idaho, au Texas, en Utah et dans le New Jersey. L’Australie et Israël se sont également dotés d’une législation l’interdisant.

Mais qu’en est-il du Québec? Guy Lapointe, lieutenant et responsable des communications à la Sûreté du Québec, explique qu’il faut faire une distinction entre les images qui sont diffusées sans le consentement d’une personne mineure et celles diffusées sans le consentement d’un individu majeur. «Lorsque la personne a moins de 18 ans, ce sont les lois sur la pornographie juvénile qui s’appliquent, comme ce fut le cas pour Clara. Pour

une victime majeure, si c’est associé à une menace ou à du chantage, on peut se tourner vers les menaces d’extorsion ou de harcèlement. Mais ça reste du cas par cas.» Ainsi, si on ne peut démontrer concrètement, avec des preuves (comme un courriel), qu’un ex revanchard nous menace, on se trouve actuellement devant un vide juridique au Québec. Le projet de loi C-13 est toutefois présentement à l’étude pour rendre criminelle la diffusion sur le web d’images sexuelles sans consentement. Nathalie, pour sa part, n’a pas obtenu réparation.

 

L’important: DÉNONCER

 

Même s’il y a un vide dans la loi québécoise par rapport à la revenge porn, Guy Lapointe enjoint aux victimes de communiquer avec la police. «À partir du moment où cela se produit dans un conflit, il ne faut pas tenter de se faire justice soi-même. On voit de plus en plus de gens répliquer en faisant la même chose... et ce n’est vraiment pas une bonne idée. Vaut mieux entrer en contact avec les autorités. Nous pourrons vous aider à affronter la situation», explique-t-il.

 

Une chose est certaine, en attendant l’adoption du projet de loi C-13, il est préférable de garder son intimité pour soi. Parce que, à en croire Google, le phénomène n’est pas près de cesser.


Et comme la popularité des téléphones intelligents et des minicaméras grandit sans cesse, nul ne semble à l’abri d’un ex frustré. Quant à Clara, si elle a accepté de revenir sur cette histoire douloureuse, c’est dans un but précis: aider d’autres jeunes victimes de la revenge porn sur internet. «Je veux dire à ces filles qu’on s’en sort, que la vie ne se termine pas là. Il faut aller chercher de l’aide. Je veux leur dire qu’elles ne sont pas seulement des victimes et qu’il est possible de refaire sa vie après ce type d’agression, et d’être heureuse.»  

Geneviève Pettersen

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