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Génération C

Nous sommes de plus en plus nombreux à vivre seuls. Certaines personnes choisissent ce mode de vie, alors que d’autres le subissent. Dans tous les cas, les célibataires doivent affronter la pression sociale et prouver qu’il est possible de mener une existence riche et stimulante en dehors du couple. Oui, le célibat est assurément tendance, mais il est encore difficile de le revendiquer.

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Le célibat en chiffres

 

C’est Montréal qui remporte la palme du célibat avec le nombre le plus élevé de célibataires par habitant au Canada. En 2011, un Montréalais sur cinq vivait seul. Et parions que ce chiffre aura encore augmenté lors du prochain recensement, prévu en 2016!

 

Après avoir vécu plusieurs déceptions amoureuses, Josianne, une stratège en communication dans la vingtaine, a choisi d’être célibataire. Cette femme perfectionniste et exigeante, qui auparavant était continuellement à la recherche de l’homme parfait, a compris qu’il n’existait aucun garçon capable de répondre à tous ses critères. Josianne n’est pas la seule à avoir opté pour le célibat. Selon les données du dernier recensement divulguées par Statistique Canada en 2011, le célibat progresse à vitesse grand V. Les célibataires représentent désormais 36,5 % de la population.

 

Véritable tendance sociologique, le célibat gagne du terrain depuis les années 60, estime Fabien Loszach, docteur en sociologie et stratège médias sociaux à l’agence de publicité Brad. «En 1960, 90 % des gens étaient mariés. On percevait alors les célibataires comme des vieux garçons ou des vieilles filles. Il en va bien autrement aujourd’hui. Le célibat est maintenant synonyme de “branchitude” et d’esprit libre.»

 

Le célibat comme mode de vie

 

Les sites de rencontres fleurissent sur la toile, Facebook est devenu un véritable terrain de chasse et Tinder est devenu un mode de vie pour les célibataires. Et c’est le changement de perception sur le célibat qui est responsable de ce nouveau marché visant les personnes seules. «Depuis quelques années, on a vu naître des clubs de voyage pour les célibataires. On leur organise aussi des soirées, et les compagnies les ciblent de plus en plus dans leur campagne de pub», nous apprend Fabien Loszach.

 

Si l’abandon de la religion catholique explique en partie que de plus en plus de gens font le choix de vivre en solo, l’allongement de la durée des études contribue aussi à ce phénomène. En effet, le choix de faire des études supérieures a fait reculer l’âge moyen du mariage. Ainsi, les jeunes âgés de 20 à 30 ans préfèrent souvent repousser leur départ de la maison familiale et tardent à se mettre en couple.

 

Lorsqu’ils se sentent enfin prêts à quitter le nid, ils choisissent habituellement de s’installer seuls et mettent l’accent sur leur carrière naissante plutôt que sur le désir de former un couple et de fonder une famille. Le sociologue précise qu’il ne faut pas non plus négliger le fait qu’un nombre toujours croissant de femmes décident de poursuivre des études de haut niveau. «Elles sont de plus en plus nombreuses à faire de longues études et elles réussissent habituellement mieux que les hommes», précise-t-il. «Ces deux facteurs font qu’elles demeurent plus souvent célibataires. Car le préjugé voulant que les femmes diplômées fassent peur aux hommes est malheureusement fondé. De plus, les femmes très éduquées ont plus d’attentes par rapport à ceux-ci, ce qui complique la donne au moment de choisir un partenaire.»

 

Le cas d’Isabelle, une jeune médecin dans la trentaine, l’illustre bien. «Pour le moment, le célibat est un état qui me convient parfaitement. Je peux faire ce que je veux, quand je veux et avec qui je veux. De toute façon, avec l’horaire que j’ai, il serait très difficile pour moi de rencontrer quelqu’un. Les seules personnes que je côtoie au quotidien sont les gens qui travaillent au même hôpital que moi. J’imagine que je finirai par croiser un médecin ou un infirmier qui me plaira», raconte-t-elle en riant. «En plus, quand je dis à un gars que je suis médecin, je lis la peur dans ses yeux. Il faut croire que ça les intimide. Mais, de toute façon, je ne pense pas que d’être avec un homme ne travaillant pas dans le milieu hospitalier pourrait me convenir; il ne saisirait pas les exigences de mon métier.»

 

Choix ou passage obligé?

 

Il y a toutefois un paradoxe au pays des célibataires. Effectivement, ils sont très peu nombreux à affirmer qu’ils fermeraient la porte à l’amour s’il se présentait. Car même si beaucoup de gens revendiquent un célibat choisi, la majeure partie des célibataires subissent leur état en attendant l’heureux élu.

 

Mélanie, une coordonnatrice de projets de 38 ans, fait partie de celles qui sont célibataires par choix et désirent le rester. «Je suis célibataire depuis maintenant quatre ans. Auparavant, j’ai passé 10 ans avec le père de mes enfants. Depuis quatre ans, j’ai rencontré deux hommes. L’un est un homme que j’avais rencontré au travail. Ça n’a pas duré longtemps. L’autre est un papa dont le fils joue dans la même équipe de soccer que le mien. Il m’a courtisée, et j’ai résisté longtemps avant de commencer à le fréquenter. Je croyais que j’étais prête à m’engager. Mais je me suis rendu compte que j’aime bien ma liberté. J’ai la garde partagée de mes enfants. La semaine que je passe avec eux, je suis à 110 % disponible pour eux. La semaine où je suis seule, je vois mes amis, je travaille plus et je reste à la maison à flâner. Bref, j’ai une liberté totale, ce que je ne retrouve pas quand je suis en couple. Je fais ce que je veux quand je le veux, et ce, sans rendre de comptes à personne. J’ai deux amants extraordinaires, qui me donnent le meilleur d’eux chaque fois que je les vois.»

 

Pour Mélanie, le célibat est vu comme une posture morale: elle désire demeurer indépendante et ne veut rien devoir à personne. Mais c’est loin d’être ainsi pour tout le monde. Beaucoup de célibataires aspirent à être en couple dans le futur. C’est le cas de Julie, une conseillère pédagogique de 32 ans. Même si elle a fait le choix d’être célibataire, elle considère son statut comme provisoire. «Je me suis lassée d’être malheureuse à cause des déceptions amoureuses que j’ai vécues, avec des gars qui ne savent pas ce qu’ils veulent, qui ont peur de s’engager ou qui m’ont laissée tomber pour une autre. J’ai décidé de laisser l’amour venir à moi. Et si jamais il se pointe, je prendrai mon temps et j’analyserai la situation, afin de déterminer si ça vaut la peine de laisser entrer cette personne dans la belle vie que je me suis construite. Bref, je crois encore en l’amour. Je me console simplement en me disant qu’il n’a pas encore sonné à ma porte.»

 

En dehors du couple, point de salut

 

Oui, l’entourage de Mélanie lui met beaucoup de pression concernant ses choix de vie, mais elle résiste, au nom de cette liberté de choix. «Mes amis et mes collègues me disent que je suis belle et intelligente et se demandent pourquoi je ne trouve personne. Chaque fois, je leur réponds que je ne désire pas être en couple et qu’avoir un chum ne me définira pas comme personne. Je leur dis que je ne suis pas, comme eux, une dépendante affective. Beaucoup de mes amis se sont séparés pour se remettre en couple quelques semaines après. Il y a beaucoup de gens qui ont peur de se retrouver seuls, qui ne sont pas capables de prendre du recul par rapport à leur dernière relation. Ce n’est pas mon cas.» Nadine, technicienne de laboratoire, fait fi elle aussi de la pression sociale. «Les raisons de mon célibat sont si nombreuses que je pourrais en parler pendant des heures! En gros, il y a une bonne part d’égoïsme. Je n’ai pas le goût de gérer des différends, et encore moins l’intention de renoncer à mes désirs pour répondre aux attentes d’un partenaire. Ma vision du couple est peu reluisante: de nos jours, c’est un bien de consommation comme le reste. On s’engage dans une relation en se disant que si ça ne fonctionne pas, on changera de partenaire. Ça ne répond pas à mes valeurs ni à mes ambitions. Les exemples de couples autour de moi ne me donnent pas non plus l’envie de changer de statut. Je connais très peu de gens qui sont en couple par amour. La dépendance affective prend beaucoup de place.

 

Aussitôt célibataire, il faut se recaser. Pas question de rester seul. De plus, j’ai une vie très occupée. Où est-ce que je trouverais le temps pour un conjoint? Peut-être qu’un jour mon rythme de vie se sera un peu calmé, que je rencontrerai quelqu’un qui pourra me faire changer d’idée et pour qui je serai prête à revoir mes priorités. Mais ce n’est pas le cas pour l’instant. Le jugement des autres est omniprésent. On veut me “matcher”, on a toujours quelqu’un à me présenter... On ne comprend pas comment je peux avoir autant d’activités en solitaire: restos, cinéma, spectacles, partys; je ne me prive de rien sous prétexte d’être obligée d’y aller seule. Plusieurs femmes de mon entourage me disent qu’elles en seraient incapables. Je leur réponds que j’ai toujours été indépendante et que j’ai la chance de vivre dans un pays libre, où les femmes n’ont pas l’obligation d’être accompagnées d’un homme pour sortir de la maison, alors je ne vois aucune raison valable de m’en priver. On dirait que “hors du couple, point de salut” est la devise de notre société.» Bienheureuses célibataires Les célibataires d’aujourd’hui nous démontrent qu’il est tout à fait possible d’être heureuse et épanouie en vivant seule. Exit la vieille fille malheureuse et aigrie qui vit avec trois chats dans une maison délabrée! La célibataire est maintenant glamour: elle a une vie sociale bien remplie et ne voit pas la gent masculine comme un aller simple vers le bonheur éternel. Oui, le célibat peut désormais être source d’épanouissement et de dépassement de soi. Et même si les personnes vivant seules doivent essuyer le jugement et les conseils non sollicités de leur entourage, force est d’admettre qu’elles préfèrent être seules que mal accompagnées.

 

 L’avis du pro Jean-Michel Hirt, psychanalyste

 

Même pour la célibataire la plus convaincue, la pression d’être en couple est forte et il est difficile de résister aux sirènes de la vie à deux. «Nous vivons dans un monde où tout est conçu pour être en couple. Depuis l’enfance, on nous répète qu’il est plus facile d’affronter la vie à deux. Beaucoup de gens sont convaincus — à juste titre, je crois — que la grande aventure d’une vie est une histoire d’amour.» Pour le psychanalyste, «cette aspiration au couple vient de l’enfance. Si nos parents ne s’entendaient pas, on rêve d’avoir une compensation à l’âge adulte. Sinon, on cherche à revivre quelque chose de bon».

 

Photos: 

 

Geneviève Pettersen

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