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Exclusif : Patrick Bruel se confie sur la vraie vie

Patrick Bruel était de passage à Montréal récemment pour jaser de son album hommage à Barbara, de son film Ange et Gabrielle, qui sortira en salles chez nous cet hiver, et de ses concerts avec l’Orchestre symphonique de Montréal. Entrevue exclusive avec l'artiste, réalisée par Catherine Pogonat, qui se confie sur la vraie vie.

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Patrick, j’avais cru comprendre que vous détestiez vous faire prendre en photo. Pourtant, je vous ai vu poser aujourd’hui avec un plaisir fou! Que s’est-il passé?

 

C’est toujours le metteur en scène qui donne le ton sur un plateau. Et tout à l’heure, le metteur en scène, c’était la photographe. Faire de la photo, c’est difficile pour un acteur. Pour nous, c’est toujours 24 images à la seconde, on est habitués à créer dans le mouvement. C’est très dur pour l’acteur de concevoir l’émotion transmise par un seul cliché... 

 

Vous aimez être dirigé?

 

C’est essentiel d’être dirigé. Tout le monde peut appuyer sur un bouton d’une caméra... Mais pour que le sujet se donne, il faut aller dans son œil, dans son désir. Ça, c’est un vrai partage. Si la personne devant vous ne déclenche pas quelque chose chez vous, vous donnez ce que vous pouvez, vous donnez le minimum. Si le metteur en scène ne donne pas de direction, vous allez reproduire les schémas que vous connaissez, poser par réflexe. Bien sûr, j’ai mes propres réflexes, et c’est difficile d’en sortir, car des photos, j’en ai fait beaucoup, beaucoup, beaucoup! C’est de l’autodéfense de rester dans ses zones de confort. Mais aujourd’hui, je me sentais bien, libre, car la photographe sentait mes trucs, mes fuites, elle ne me laissait pas faire. Avec un seul sourire, elle désamorçait mes automatismes.

 

Mais votre métier vous demande toujours de sortir de votre zone de confort...

 

Le risque est indispensable! Le plus grand risque est de ne pas en prendre. On se doit d’étonner à chaque sortie, à chaque proposition. Chaque œuvre doit être empreinte d’une audace. Il y a trop de propositions; il faut sortir du lot, se démarquer et se faire remarquer. Pour surprendre, il faut se mettre en danger.

 

Pour vous, est-ce agréable ou vertigineux de se mettre en danger?

 

C’est agréable quand on fait quelque chose qu’on aime, comme quand j’ai fait ce disque avec les chansons de Barbara. C’était risqué et infiniment agréable.

 

Vous dites ne pas être fan des reprises de Barbara. Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce disque?

 

C’était le bon moment. J’étais prêt. C’était presque un rendez-vous. Et je n’ai pas voulu louper ce rendez-vous! (rires) Pour moi, c’était presque une psychanalyse. J’ai revisité mon enfance et mon adolescence avec ses mots, ses phrases, cette résonance tellement forte qu’a sa poésie. Barbara a eu un parcours beaucoup plus dur que le mien. Sa souffrance est devenue sa musique, mais sa souffrance l’a aussi paralysée, empêchée d’avancer. Moi, mes manques et mes blessures d’enfance ont été constructifs, toujours sur la limite, mais jamais destructeurs.

 

Qui vous a donné envie de faire un métier si émotif?

 

Ça va de Barbara, Brel, Ferré et Brassens, aux Stones, à Pink Floyd, en passant par la musique classique, l’opéra... À force de voir les autres chanter, j’ai eu envie de le faire, moi aussi. J’ai vu Reggiani en concert à 10 ans, à Bobino, à Paris. Un jour, un ami de ma mère nous croise dans le métro et nous demande où l’on va. Ma mère répond qu’on va rendre visite à ma grand-mère, mais il dit: «Ah non, vous devez changer vos plans, on s’en va voir Reggiani!» On y est allés. Je ne savais même pas qui c’était. J’ai été soufflé. En sortant de la salle, j’ai demandé à ma mère d’acheter son disque et ensuite, devant la glace, j’ai passé des heures à chanter ses chansons... 

 

Crédit photos: Julie Artacho

 

Aller dans la douleur, en musique ou dans le jeu d’acteur, est-ce un exutoire, une façon de la transcender?

 

Forcément. Si on a choisi cette voie, ce moyen d’expression, c’est que c’était LE moyen. Au départ, mon exutoire, c’était le sport. Plus jeune, j’étais très sportif et je m’exprimais par ça. Ensuite, il y a eu la musique, l’écriture, l’interprétation, l’acting et le poker. Être joueur de poker est aussi, étrangement, une façon très intéressante de se défouler. On se referme sur soi-même pour mieux être à l’écoute de tout ce qui se passe autour. Quand je joue au poker, je suis plus éveillé, plus vivant que jamais, et très intérieur en même temps. C’est une façon d’être tranquille et aux aguets à la fois. C’est un exutoire quasi méditatif!

 

Pourquoi avoir eu envie d’être chanteur et acteur? Qu’est-ce que vos deux métiers vous apportent?

 

Ça suscite des sentiments très différents. Comme comédien au cinéma, on s’abrite derrière un personnage. Le public n’est pas là, tout se passe en échange avec une caméra. Alors que le chanteur, lui, il est tout seul face aux gens. Il est dans l’émotion directe, sans aucun filtre. Mais parfois, les deux métiers se croisent. Pour faire l’album autour de Barbara, j’ai dû interpréter comme un acteur. Je n’ai pas vécu la situation de la chanson Nantes, par exemple. Donc, j’ai dû trouver une façon de raconter cette histoire qui n’est pas la mienne, mais à partir de moi. 

 

Comment fait-on pour trouver en soi une histoire qui ne nous appartient pas?

 

On se fait mal. Sans le vouloir, de façon inconsciente, mais on se fait mal. On n’en sort pas intact. Juste après avoir enregistré la chanson Nantes, je suis allé me promener dans le quartier où était situé le studio. C’était le quartier de mon enfance. Chanter ces paroles, dans le quartier où j’ai grandi, ça ne laisse pas intact. Chanter ces mots-là, en pleine vague d’attentats à Paris, ça ne laisse pas intact.

 

Faites-vous ce métier-là, justement, pour laisser une trace?

 

On fait ce métier pour être une éponge. Les artistes sont des éponges à sentiments. On se nourrit de ce qui nous arrive, à nous comme individu et à nous collectivement. Et puis, on le porte, on le transmet. Mais il y a des émotions dont on se passerait, vraiment. Ce qui est arrivé à Paris, c’est trop dur à porter.

 

Travailler dans l’émotion vive, est-ce une façon de se sentir en vie?

 

Choisir de chanter et de jouer, c’est choisir de vivre, de se tenir debout. C’est une liberté, un réflexe primitif, comme la peur. Après ce qui s’est passé en France, on nous a beaucoup dit qu’il ne fallait pas avoir peur. Mais la peur, c’est important. Il y a la peur qui paralyse, mais il y a aussi la peur qui donne envie d’être vivant, qui propulse. Il y a la bonne peur.

 

 

Je vous ai vu en spectacle au Centre Bell, à Montréal. C’était impressionnant de voir le public chanter chacune de vos paroles, vous accompagner dans chacun de vos mouvements... Cette décharge d’amour immense est grisante, c’est sûr, mais est-elle parfois dure à porter?

 

Ça coupe le souffle. C’est une force brute... En même temps, j’ai bâti cette relation avec le public sur deux... presque trois générations, maintenant! (rires) On n’a plus besoin de se parler, ça coule, on sait comment ça va se passer, on a installé un code, on se connaît. Je ne les ai jamais trahis, et eux non plus.

 

Et si vous connaissez un creux de vague, quand le public répond moins, que faites-vous?

 

Il faut se reconquérir soi- même. Se poser des questions, revenir à la source, à la base, à la musique pure. Se remettre à la table de travail pour se plaire à soi d’abord, et aux autres ensuite. Il faut se mouiller, aller sur le terrain. C’est la même chose pour les politiciens. Parfois, il faut arrêter les grands discours et aller chercher la réponse dans la vraie vie.

 

Votre métier met-il parfois en péril la vraie vie, justement?

 

Ce métier provoque trop d’envies... Je fais trop de choses. Je manque de temps pour moi. Je manque de temps pour mes enfants, pour écrire... Il faut de l’espace pour ça. Pour mieux repartir en tournée. Je fais des disques pour la scène; je pourrais faire des spectacles tous les soirs. Ce n’est pas du tout incompatible avec ma vie de famille. Je reviens chaque semaine voir mes enfants. Je peux aller les conduire à l’école, les chercher à la fin de la journée et donner un spectacle le soir. Je voudrais tellement être sur scène tout le temps... 

 

 

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