Est-ce la fin des blogues mode ? | Clin d'œil
/culture/quoifaire

Est-ce la fin des blogues mode ?

La rumeur se propage: l'ère des blogues mode toucherait à sa fin. Aspirés par l'industrie, les pionniers du genre enterreraient leurs sites personnels. Les journalistes mode auraient enfin été convertis aux médias sociaux et, pour ne rien arranger, les lectrices lâcheraient les chiffons pour la cuisines. Pourtant, loin d'avoir dit leur dernier mot, quelques pépites du web se révèlent douées pour les affaires. De blogueuses à «influenceuses» seraient-elles devenues les étoiles montantes du web ?

Image principale de l'article Est-ce la fin des blogues mode ?

Début septembre 2014, coup 
de tonnerre sur la planète mode. Tommy Ton, l’un des pionniers du street style, annonce sur Instagram la mort de son blogue. L’image frappe par son minimalisme: «Jak and Jil» écrit en noir sur fond blanc, accompagné d’un évocateur «2005-2014». Un mois plus tard, c’est au tour de Tavi Gevinson d’enterrer son blogue. L’adolescente qui affolait les défilés par son nœud géant sur la tête a grandi, et elle le fait savoir. «Ce blog est mort. Voilà ce que je fais maintenant», lit-on sur la page d’accueil de Style Rookie. Il n’en fallait pas plus pour alimenter la polémique. Le web s’emballe à renfort de titres sans équivoque sur 
la mort des blogues mode.

 

@tommyton

 

Comme pour enfoncer le clou, le réseau 
américain Blogher publiait en octobre dernier son analyse annuelle des habitudes de consommation des femmes sur les médias sociaux. Véritable 
pavé lancé dans la mare. Si près de la moitié des Américaines (49 %) continuent de suivre des blogues, ceux consacrés au style ne se classent qu’en quatrième position, derrière les blogues de recettes (74 %), de conseils en matière de santé (60 %) et d’astuces de décoration, de jardinage et de bricolage (53 %). La rumeur serait-elle donc vraie?

 

Les raisons du désamour

 

Garance Doré

 

En acquérant une notoriété et en
accédant aux premiers rangs de la mode internationale, les blogueurs mode ont perdu leur regard extérieur, et donc, leur raison d’être, explique le New York Magazine dans son article «L’âge d’or des blogues mode est révolu». Il suffit de jeter un œil au site de Garance Doré pour s’en convaincre. Les modeuses que la doyenne des blogueuses photographiait dans la rue avant les défilés sont devenues ses amies. Les marques qui paraissaient autrefois inaccessibles sont entrées dans son quotidien et jonchent ses pages web. Bien que Garance ait su garder sa fraîcheur, avouons que nous sommes loin de son premier blogue, Une fille comme moi.

 

Si les blogues mode ont connu une 
telle ascension, c’est bien parce qu’ils apportaient quelque chose de nouveau 
à un univers jusque-là franchement opaque. En publicisant des défilés, hermétiquement fermés au public, ils ont démocratisé la mode. Snobés, voire rejetés, à leurs débuts par une presse traditionnelle qui n’avait pas encore compris le potentiel du web et des médias sociaux, les blogueurs ont ouvert la voie à une communication ouverte basée sur l’échange d’expériences. Or, avec le temps, la presse et les grandes enseignes ont rattrapé leur retard et saisi l’intérêt de dévoiler leurs coulisses. La conversation s’est engagée. Les blogues, tout comme les comptes Instagram, Facebook, Twitter et YouTube ont fleuri. Il en résulte que la distance entre journalistes et blogueurs n’a jamais été si minime. Et la mode n’a jamais paru si accessible. Mais en altérant ainsi son mystère, la mode n’en aurait-elle pas perdu son intérêt ?

 

La fièvre Instagram

@bettyautier

Autre responsable de cette mort latente annoncée: Instagram. La plateforme d’images serait-elle en train de tuer les blogues mode? C’est la question posée 
par Alyssa Vingan dans un article coup-de-poing publié sur Fashionista.com. Pourquoi, en effet, les lecteurs prendraient-ils le temps d’aller lire un blogue quand ils peuvent voir le même contenu dans les médias sociaux? Rapide et on ne peut plus facile d’utilisation, Instagram est désormais monnayable. 
D’où la tentation pour certains blogueurs 
de concentrer leur énergie sur Instagram 
au détriment de leur blogue.

 

Face à de tels arguments, les professionnels réagissent. «Il ne faut 
pas crier au loup trop vite!» met en garde Aurélie Sauthier, fondatrice de Made In Blog, dont la mission est de mettre en relation 
les blogueurs et les marques canadiennes. «Il faut savoir que le réseau Blogher 
compte avant tout des mamans comme blogueuses. Pas étonnant donc que la mode ne soit pas valorisée.» «Le débat a toujours existé!» renchérit Elodie Jacquemond, fondatrice de l’agence d’«influenceurs» digitaux Talent Agency. «Les blogues foodies ont toujours eu une grande importance car ils rejoignent une préoccupation du quotidien. Or, la mode est un plaisir, voire une passion, mais pas une préoccupation», ajoute-t-elle. Une rapide recherche dans les archives de Blogher nous révélera d’ailleurs que, dans une étude menée en 2009, l’intérêt pour les blogues de mode était classé en sixième position (42 %). Ne nous alarmerions-nous donc pas pour rien?

 

Le blogue comme passion

 

Kenza Sedoun-El Glaoui

 

Si certaines sont tentées de fermer leur blogue et de céder à l’appel d’Instagram, 
de nombreuses autres blogueuses font le choix de continuer à miser sur leur espace virtuel personnel. «Je comprends qu’on puisse se contenter d’Instagram, nous confirme la blogueuse Kenza Sedoun-El Glaoui (LarevuedeKenza.fr). C’est certain que j’obtiens désormais bien plus de «like» et de commentaires sur mon compte Instagram que sur mon blogue. Mais si 
je ne postais que sur Instagram, j’aurais l’impression de perdre ma valeur ajoutée. Tenir un blogue exige beaucoup de travail; c’est aujourd’hui ma force. C’est là que je développe ma ligne éditoriale. Les médias sociaux n’en sont que la continuité.» Même constat pour Même constat pour Aurélie Sauthier qui regrette la standardisation des contenus sur Instagram. «Dans un blogue, tu peux tout customiser alors que sur Instagram, tout le monde se base sur les mêmes photos pour s’améliorer. À la fin, tout se ressemble», déplore-t-elle. «Si l’apparition du média social peut avoir eu pour conséquence un déclin du trafic sur le blogue, celle-ci ne remet aucunement 
en cause l’influence du blogueur», nous assure toutefois Aurélie. Les annonceurs ne s’y trompent d’ailleurs pas. «On utilise Instagram pour son effet wow, mais la photo, aussi belle soit-elle, disparaîtra rapidement dans le fil d’actualité, contrairement au référencement sur Google qui reste très important pour 
les marques qui investissent dans des campagnes», conclut la fondatrice 
de Made In Blog.

 

Grandir avec son blogue

 

Affirmer que le blogue mode disparaît parce que les contenus se diversifient avec le temps révèle une vision réductrice. «Je n’ai pas le sentiment de tenir un blogue 100 % mode, mais également lifestyle, nous confie Kenza. On ne va d’ailleurs pas forcément me suivre pour les fringues que je porte mais plus pour les bons plans, pour le mode de vie que j’expose.» Une évolution qui correspond à une réalité finalement assez banale: parallèlement à leur blogue, les blogueuses grandissent et évoluent. «Mes lectrices regrettent parfois les photos de soirée que je postais quand j’avais 22 ans. Mais aujourd’hui, j’ai presque 30 ans. 
Ma vie a forcément changé», dit Kenza. Ainsi, ce n’est plus seulement les tenues des blogueuses qui attirent les lectrices, mais bien leur mode de vie. «Chez Talent Agency, on n’utilise d’ailleurs plus le terme de blogueur mais plutôt celui d’influenceur», précise Elodie Jacquemond.

 

Kenza Sedoun-El Glaoui

 

Bien qu’encore souvent décriées à cause de leurs relations parfois ambiguës avec les marques, les blogueuses n’en perdent pas pour autant leur influence, et c’est ce qui incite tant les marques à collaborer avec elles. Régulièrement accusée d’avoir transformé son blogue en catalogue promotionnel, Betty Autier continue toutefois de fasciner. Avec 50 000 visiteurs uniques par jour, la blogueuse française déclarait au magazine Paulette gagner environ 10 000 euros par mois grâce à son blogue et cela pouvait aller jusqu’à 500 000 euros par an avec les contrats annexes. Une success story 
qui rappelle que, si le blogue mode peut sembler en perte de vitesse, quelques graines d’entrepreneuse ont su transformer le leur en véritable poule aux œufs d’or.

 

Le business du blogage

 

Avec un revenu annuel estimé par Women’s Wear Daily à huit millions de dollars (dont deux millions pour son seul blogue), Chiara Ferragni alias The Blonde Salad serait l’une des premières blogueuses à avoir propulsé son blogue au rang d’entreprise mondialement reconnue. Icône de mode, consultante pour le luxe, mannequin, directrice artistique, la jeune Italienne a également écrit un livre et créé une ligne 
de chaussures distribuée dans près de 200 points de vente à travers le monde. «Des blogueurs comme Chiara sont devenus à la fois un empire médiatique et une marque-personne qui rivalisent avec 
les magazines classiques. En les suivant, 
on suit un rêve finalement», explique 
Aurélie Sauthier.

 

Chiara Ferragni et son équipe

 

Affichant des profits à faire pâlir d’envie les aspirantes blogueuses, ces affaires lucratives restent l’exception mais tracent un nouveau chemin. Décidées à imposer leur marque et à explorer les possibilités offertes par leur renommée, les blogueuses mode n’en finissent pas 
de repenser leur blogue. Que ce soit en lançant une ligne de vêtements, comme Fashiontoast, Sincerely Jules ou Song 
of Style. En asseyant leur réputation de photographe comme The Sartorialist 
ou Tommy Ton. Ou en métamorphosant progressivement leur blogue en magazine comme Tavi Gevinson (Rookie), voire 
en studio créatif comme Garance Doré. L’histoire des blogues mode continue donc de s’écrire, en se transformant 
au passage, au gré des opportunités.

 

Et l’avenir...

 

Par quoi passera l’avenir des blogues? Tous les blogueurs interrogés répondent en chœur: «La vidéo!» Véritables stars montantes auprès des plus jeunes, 
les vloggers révolutionnent la façon de consommer des contenus. La génération qui a vu éclore les blogues est encore déstabilisée par la vidéo, trop chère 
à réaliser. Mais les habitudes de consommation changent, le rapport 
à la vie privée également. Un regard aux YouTubers, qui engrangent leurs premiers succès, déstabilise notre génération de trentenaires: ici une fan de maquillage qui partage les vidéos de son accouchement, là une apprentie humoriste qui se filme, saoule, en train de cuisiner, là une autre en pyjama qui partage ses états d’âme. Un tout autre monde aux contours encore insaisissables reste encore à explorer. ■

 

Sarah Meublat

À lire aussi

Et encore plus