Entrevue avec Safia Nolin: on démystifie l'artiste unique | Clin d'œil
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Entrevue avec Safia Nolin: on démystifie l'artiste unique

Elle ne ressemble à personne. Elle n'a peur de personne. Elle n'en fait qu'à sa tête, envers et contre tous. Parce qu'elle n'a pas le choix. Elle est mal dans sa peau, malheureuse comme la pierre quand elle fait des compromis. Alors Safia est Safia, avec tout ce que ça comporte. Portrait d'une artiste unique!

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Elle est cette chanteuse qui a séduit la planète Web à 17 ans avec sa reprise de Lady Gaga sur YouTube. Elle est cette artiste qui a fait pleurer de joie le monde artistique d’abord, puis le grand public ensuite, avec son premier album, Limoilou. Avec cette voix, avec cette plume, unique.

 

Elle est aussi cette fille qui parle «avec pas de filtre», qui porte des jeans et un t-shirt de Gerry Boulet quand elle gagne le Félix de la Révélation de l’année au Gala de l’ADISQ.

 

Elle est cette grande ado à la profondeur déconcertante, qui assume son corps et son coeur, et qui a créé un raz-de-marée sur les réseaux sociaux, un tsunami médiatique, bien malgré elle, juste parce qu’elle a fait le choix d’être elle-même.

 

J’avais hâte de rencontrer Safia Nolin, de la regarder dans le blanc des yeux et de lui poser toutes les questions qui me brûlaient les lèvres. Et je n’ai pas été déçue...

 

 

Tu te souviens du moment où tu as su que tu voulais faire de la musique?

 

Toute petite, je voulais être chanteuse parce que je tripais sur Céline Dion. Après, quand j’ai lâché l’école, à 15 ans, j’ai commencé à écouter de la grosse pop, Miley Cirus, Taylor Swift, je rêvais de la jeune star américaine de l’univers Disney, et c’est là que j’ai eu envie de me mettre à la guitare pour vrai.

 

À un moment donné, vers 17 ans, j’ai pris ma guitare et j’ai composé une chanson. C’était Igloo. Ç’a été le début de tout. Ma mère m’a obligée à aller à l’École de la chanson de Granby, mais j’ai haï ça! Être un artiste, ça ne s’apprend pas. Oui, on peut te donner des pistes, des clés, mais pas le chemin direct, parce qu’il n’existe pas.

 

Il n’y a pas qu’un seul chemin, qu’une seule façon de faire. Chacun trouve son propre chemin. Donc j’ai «dropé out» de l’École de la chanson, comme du secondaire! (rires)

 

Et j’ai appris le métier toute seule, sur le tas, en côtoyant d’autres musiciens, Louis-Jean Cormier, son groupe, et les professionnels de l’industrie que j’ai croisés.

 

Tu fonctionnes mieux en dehors des cadres établis?

 

Tellement! Je ne fonctionne pas dans un cadre strict, ça ne marche pas pour moi, je ne suis pas capable. J’ai un mauvais rapport à l’autorité, je crois. Je réponds trop, je donne trop mon avis, je parle trop fort.

 

J’ai souvent raconté que j’ai lâché l’école à cause de l’intimidation. C’est vrai. Mais c’est aussi parce j’avais provoqué un professeur en remettant en question ses décisions... Je l’avais trouvé injuste, je n’ai pas voulu lui donner raison, il m’a ensuite mené la vie dure, jusqu’à ce que je quitte l’école... J’ai toujours été la rebelle, celle qui se défend, beaucoup trop, probablement.

 

Tu as donc ce côté rebelle, et pourtant la musique que tu fais, à l’opposé, est vulnérable et sensible. C’est un gros contraste!

 

(Rires) Je suis en thérapie en ce moment pour des troubles anxieux. Je réalise que dans mes émotions, comme dans ma façon de m’habiller, d’aborder les gens, d’écrire des chansons, il n’y a pas de milieu. Tout est noir ou blanc dans ma vie. Il n’y a pas de zone grise.

 

Tu es toujours dans les extrêmes...

 

Constamment! En te parlant, je me rends compte que je suis comme ça dans tout. Mes chansons sont d’une tristesse infinie et dans ma vie je suis totale joie et dérision! C’est lourd, quand même. (rires).

 

Dans mes relations, c’est difficile à vivre. C’est pas facile de composer avec ces gros contrastes-là tout le temps. Dans ma musique, c’est autre chose. Les chansons tristes, mélancoliques, ça me passionne, ça me donne envie de vivre. Juste entendre quelqu’un qui joue vraiment bien de la guitare, ça me fait pleurer.

 

Pour moi, la musique, c’est simple: c’est juste moi et ma guitare. Tout le reste, je vois ça comme des barrières. Quand j’entends Arcade Fire, qui fait de la musique compliquée, très orchestrale, avec des dizaines de musiciens et des arrangements grandioses, j’adore ça, mais je dis qu’ils se mettent beaucoup beaucoup de barrières! (rires)

 

Est-ce que tu aimes écrire?

 

Oui, mais c’est extrêmement difficile. Parce que tu es à la merci de tes idées et de tes envies. Du moment où l’inspiration passe. Ça peut ne pas se passer pendant un an et demi, et puis tu écris quatre chansons en deux jours!

 

Mais pendant ce moment où rien ne sort, moi j’ai l’impression d’être brisée. D’être cassée, d’avoir été la fille d’un seul disque qui ne pourra plus jamais écrire. Et qui va finir caissière chez Costco...

 

 

Avec le «scandale Safia Nolin», les réactions super fortes à ta tenue au Gala de l’ADISQ, à tes sacres pendant ton discours de remerciement, tu es devenue malgré toi le porte-étendard de la différence. Comment vis-tu avec ça?

 

C’est fou, hein? (rires) Je le vis bien. Au cours des jours qui ont suivi, je suis devenue hyper consciente de mon image, je me jugeais, je m’analysais, je me demandais ce que les gens allaient dire.

 

Après, j’ai compris que ça ne sert à rien. Même si j’essaie de changer, de faire des efforts, il y aura toujours des gens pour me critiquer. J’ai juste porté un t-shirt et ç’a créé un scandale! Mais je me suis aussi rendu compte que ça a fait du bien aux gens.

 

Je reçois encore des centaines et des centaines de messages d’amour de personnes à qui ça a fait du bien de voir qu’on peut être soi-même et dire: «Je m’en fous de ce que vous pensez!»

 

Être entière, être soi-même, sans filtre, ça provoque, ça choque?

 

Je pense que oui, oh oui! Je crois que plein de gens ont été choqués parce qu’ils ont trouvé ça baveux. Ils ont pris ça comme de la provocation, le fait que je m’habille comme je veux.

 

J’ai beaucoup lu que je suis de la génération «je me fous». Mais les gens plus âgés devraient se réjouir que les jeunes s’en foutent plus! Parce qu’il y a toute une génération au Québec qui s’est tellement fait frapper à coups de bâton pour entrer dans les rangs que maintenant, le bâton, ils l’ont dans le...

 

Tu as un rapport ambigu aux réseaux sociaux, où tu as reçu autant d’amour que de haine. Sur scène, comment tu te sens?

 

C’est là que je me sens le mieux. C’est le seul endroit où je ne me juge pas. Un jour, j’ai compris que le contexte n’était pas si important. Que ce soit une grande salle, une petite salle, qu’elle soit pleine ou non, que les gens m’adorent ou non, je me sens bien sur une scène. C’est là que je me sens libre pour vrai.

 

Tu as fait un disque de reprises, où tu transformes complètement des chansons québécoises ultra-commerciales et populaires des décennies passées. Tu chantes Gerry Boulet, Marie Carmen, La Chicane, des artistes qui sont très loin de toi musicalement. Pourquoi?

 

Parce que je ne comprends pas comment ça se fait que personne ne l’a fait avant! (rires) Ces chansons-là, je les aime pour vrai. On est toujours en train d’aduler les Beatles ou Queen, des groupes anglos, mais Offenbach, sérieux, c’est du même calibre!

 

Gerry Boulet, il sortait la chanson québécoise du folk, il faisait du rock avec de l’orgue. (rires) J’ai voulu rendre hommage à notre musique, qui a été trop souvent dénigrée.

 

C’est quoi ton fantasme musical?

 

Faire une tournée «plateau triple», tourner avec d’autres groupes, d’autres artistes. Il n’y a rien de plus jouissif que de faire de la route, des tournées avec des artistes que tu aimes, de partager ça.

 

Je rêve de faire une tournée avec Les soeurs Boulay et Philippe Brach, genre. Ça n’existe presque plus, des très longues tournées au Québec où tu vas jouer dans chaque racoin de ton pays.

 

À trois, on pourrait aller dans trois fois plus d’endroits, on pourrait aller partout et remplir des salles! C’est malade, tu visites ton pays, tu rencontres des gens différents de partout. J’y crois vraiment!

 

Catherine Pogonat

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