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Embauchez-moi... mais pas pour trop longtemps

Certaines de nos amies changent de carrière comme elles changent de chemise. Pourquoi?

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ll y a 10 ans, je travaillais pour le gouvernement fédéral, confie Geneviève, 31 ans et coordonnatrice d’équipe au gouvernement provincial. On m’a alors offert un poste permanent. Le gros lot, aux yeux de certains. J’avais 21 ans, je voulais travailler à l’étranger, et j’ai refusé cette stabilité d’emploi, à la grande surprise de ma patronne. Depuis, j’ai changé de travail pratiquement «chaque année, et j’ai toujours trouvé du boulot. Il y a un an, j’ai enfin accepté un poste permanent pour la première fois de ma vie... mais les mots “permanence” et “stabilité” me font encore frémir.» 

 

Les histoires comme celle de Geneviève se comptent par dizaines. Allergiques à la stabilité ou assoiffés de nouveaux horizons, des jeunes au parcours tumultueux en viennent tôt ou tard à s’astreindre à une réflexion sur leur façon de travailler... et sur leur avenir. Les raisons qu’ils invoquent pour changer de travail sont souvent similaires: envie d’être plus heureux, de se lever avec le sourire aux lèvres, de défis plus nombreux ou de jouir d’une plus grande liberté, d’un milieu de travail plus agréable ou d’une plus grande flexibilité.

 

«On nous a tellement rabâché les oreilles avec l’idée que c’était important de “faire ce qu’on aimait” dans la vie et d’être heureux au travail, explique Véronique, 25 ans, diplômée en littérature et adjointe administrative qui se pose plusieurs questions sur son avenir professionnel. D’un autre côté, on nous a martelé que “les sciences ouvraient toutes les portes” et qu’il nous fallait bien une sacro-sainte sécurité d’emploi pour être heureux», ajoute-t-elle, un brin perplexe. Que choisir entre la confortable sécurité ou la trépidante quête de soi? Peut-on vivre tout ça en même temps sans être pénalisé?

 

La faute aux Y... ou pas?

 

«On ne peut pas tout avoir, souligne Julie Deschênes, conseillère en orientation en cabinet privé et chez Optima Santé globale. Chez les Y, on observe que le besoin de sécurité existe, mais que son importance varie selon la période de la vie. Parfois, ce sentiment entre même en concurrence avec le besoin d’accomplissement, lequel peut être écarté de la trajectoire un certain temps pour mieux être ramené à l’avant- plan un peu plus tard. C’est ce qui explique en partie les fréquents changements d’emplois. Ils sont conscients qu’il n’est pas toujours possible de tout avoir.»

 

Malgré tout, ils sont parfois convaincus que tout ira mieux en changeant de domaine ou d’emploi. «J’étais infirmière depuis quelques années, et j’étais épuisée, raconte Mariklöde, 32 ans, nouvelle pigiste en communications. J’ai alors décidé d’enseigner les soins infirmiers au cégep pour sensibiliser les infirmières à mieux prendre soin d’elles. J’ai fini par être encore très déçue. J’ai toujours eu un penchant très fort pour l’art et les communications. L’été dernier, après neuf ans dans le milieu infirmier, j’ai tout abandonné pour faire un grand saut dans le vide. On verra. Pour le moment, j’apprends à mieux gérer l’inconnu.»

 

Ces sauts dans le vide parfois vertigineux peuvent faire peur et causer de l’anxiété. Serait-ce une particularité des Y de prendre des risques sans bien en mesurer la portée? «Il leur arrive souvent de faire des projections irréalistes sur le monde du travail, rapporte Julie Deschênes. Avant de sauter, ils oublient parfois de vérifier comment ça se passe sur le terrain auprès de gens qui exercent déjà le métier qu’ils aspirent à pratiquer. Ils voient ça un peu comme ils voient le couple. Il ne faudrait surtout pas que ce soit ennuyant ou stressant... et surtout, la passion devrait toujours être au rendez-vous! Dès que le négatif pèse un peu plus lourd que le positif dans la balance... Hop! Ils s’en vont, et ils changent pour mieux.»

 

On dit souvent des Y qu’ils aiment prendre des risques, qu’ils sont irréalistes, peu loyaux, impulsifs, changeants, enfants gâtés, enfants-rois, paresseux et impatients. «Il ne faut pas trop s’en faire avec ça. Les êtres humains aiment mettre des étiquettes et catégoriser les gens, explique Geneviève Proteau, ancienne conseillère en orientation au Carrefour Jeunesse-emploi. Il faut simplement faire attention aux catégorisations rapides, surtout qu’il s’agit d’une génération qui n’est pas facile à définir. On a déjà assez de difficulté à s’entendre sur les bornes chronologiques des Y...»

 

Une question de génération

 

On peut affirmer mille et une choses – positives ou non – sur les Y. Il n’en demeure pas moins que l’autre pendant de la réalité, c’est que le marché du travail est lui-même en profonde mutation. Mircea Vultur, professeur à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et passionné par le rapport des jeunes au travail, en sait quelque chose. «On utilise désormais l’entreprise pour bâtir sa carrière, et non l’inverse, explique-t-il. Pour des raisons économiques, culturelles et sociales, le monde du travail est devenu lui-même précaire et très changeant. Les jeunes essaient d’obtenir leur part du gâteau.»

 

Ça, les employeurs le savent, et ils savent aussi qu’ils doivent être moins exigeants quant à la stabilité de leurs employés. «En 10 ans, raconte Geneviève, depuis l’emploi que j’ai occupé au gouvernement fédéral, même en ayant changé d’emploi chaque année, je ne me suis jamais fait demander pourquoi je changeais de travail aussi souvent par les employeurs.» Dirait-elle la vérité si un employeur lui posait la question en entrevue? «Oui, je suis prête à le faire, affirme-t-elle. C’est important pour moi d’être honnête et d’assumer mes choix. De toute façon, je ne serais pas crédible et je ne me rendrais pas service en leur faisant de fausses promesses ou en mentant sur mon passé.»

 

En raison de cette instabilité généralisée, les employeurs n’ont pas d’autre choix que de s’adapter aux besoins de leurs employés. Selon Mircea Vultur, un employeur qui pensera d’abord au plaisir dans l’entreprise et qui saura stimuler la créativité et l’implication aura du succès auprès de ses troupes.

Marie-Sophie l'heureux

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