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Ai-je le gène du cancer du sein ?

Ma grand-mère a eu le cancer du sein. Ma mère a eu le cancer du sein. Trois de ses sœurs ont été atteintes de différents cancers. Après avoir longuement hésité, j’ai décidé de me soumettre à un dépistage génétique pour savoir si je suis porteuse du gène du cancer du sein. 

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Le cancer fait partie de ma vie depuis que je suis enfant. J’avais à peine six mois lorsque ma mère a eu son premier cancer du sein.

Un deuxième diagnostic est tombé une dizaine d’années plus tard. Alors que j’étais en classe de neige, ma mère subissait une double mastectomie, un des moyens les plus efficaces pour envoyer promener les cellules malignes. Bye-bye, cancer! Mais non. Il est revenu. Plus pernicieux et plus déterminé que jamais. Ma mère est décédée d’un cancer du cerveau alors que j’avais 12 ans.

Six mois ont passé, puis c’est ma marraine (sa sœur), qui nous a quittés. Après avoir survécu à deux cancers du sein, elle est morte quand ses intestins et son foie ont été touchés par le même mal. Trois ans plus tard, leur aînée est allée les rejoindre. Cancer de la peau.

Sans parler de Francine, la tante que je n’ai jamais connue: cancer du sein à 30 ans et cancer des os à 35 ans. Leur mère (ma grand-mère) est aussi décédée du cancer du sein à 43 ans, deux ans après avoir donné naissance à son dernier enfant. Ma seule tante maternelle encore vivante a subi une double ablation préventive des glandes mammaires au début des années 1980.

Ce portrait familial donne froid dans le dos, j’en conviens. Un médecin l’a même récemment qualifié de «méchant party». Sauf que c’est une fête à laquelle je ne souhaite pas être invitée. Même si c’est open bar et qu’on y offre des cupcakes à volonté.

Prédire l’avenir

Quand j’ai appris, au début de l’été, que Clin d’œil préparait son numéro rose, je me suis tout de suite proposée pour aller passer un test de prédisposition génétique au cancer du sein. Coup de tête? Non. J’y pensais depuis plusieurs années. Mais ce n’est qu’aujourd’hui, à 29 ans, que j’ai enfin trouvé le courage de le faire. Je l’avoue: ça m’aura pris sept ans avant de me décider.

C’est en 2005, lors d’une visite chez la gynécologue, que j’ai été informée pour la première fois de l’existence d’un test de dépistage génétique du risque de cancer du sein.
En raison des nombreux cas dans ma famille, l’idée de le passer s’était imposée d’elle-même.

L’année suivante, j’avais donc rencontré une conseillère en génétique à l’Hôpital général de Montréal. La jeune femme m’avait expliqué qu’il existe deux gènes associés
à une augmentation du risque de cancer du sein et de l’ovaire: BRCA1 et BRCA2. Une simple prise de sang peut détecter une mutation dans ces gènes, mutation pouvant causer l’un de ces deux cancers. C’est ce qu’on appelle le dépistage génétique.

Après avoir entendu ses explications (voir l’encadré Interpréter les résultats), j’ai eu le goût de m’enfuir. La tête me tournait, mes pensées s’embrouillaient. Cancer. Maladie. Opération. Mastectomie. À 23 ans, on ne veut pas avoir à penser à ces mots. Je ne voulais pas faire ce dépistage. Je ne voulais pas m’inquiéter. De toute façon, je faisais du sport et je m’alimentais bien. N’était-ce pas ça, la formule magique?

En plus, mes seins sont petits! Comment un mal si violent aurait-il pu se loger dans ma menue poitrine? J’étais au début de la vingtaine et j’aimais mieux vivre en maintenant un semblant d’insouciance. (Oui, c’est ce qu’on pourrait appeler du déni.) Après la rencontre, j’étais allée m’acheter une nouvelle paire d’espadrilles pour courir encore plus vite. Ça ne pouvait pas nuire à mon plan de prévention maison!

Hantée par le cancer

Quelques années après cette rencontre, le dépistage génétique était rendu loin dans mes pensées. Toutefois, plusieurs visites chez le docteur sont venues me le rappeler.

En 2008, sur la recommandation de mon médecin de famille et de ma tante, j’ai décidé de passer une échographie mammaire, souvent conseillée aux jeunes femmes à haut risque de développer le cancer. Depuis, chaque année, au mois de juin, je me rends dans une clinique du centre-ville de Montréal pour ce rituel toujours un peu stressant, en espérant que rien d’anormal ne sera découvert.

En 2010, lors de mon rendez-vous annuel, mon médecin m’a demandé si j’avais des enfants. «Non.» À 27 ans, j’avais la vie devant moi! Sa réponse a été rapide: «Eh bien, Madame, il faudrait y penser.» Ce spécialiste à la barbe blanche ne voulait probablement pas mal faire, mais une fois à l’extérieur de sa clinique, je m’étais mise à pleurer.
Il venait de me rappeler les cas de cancer dans ma famille (merci, je suis au courant!) et, sur un ton monocorde, il m’avait parlé de mastectomie et d’ablation des ovaires comme moyen de prévention (encore ça!). Il n’y a pas de mots pour dire comment je haïs cette maladie.

Mon avenir dans une fiole

Depuis ma première rencontre avec la conseillère en génétique, il y a six ans, j’ai découvert quelques cheveux gris sur ma tête, et des gens de mon entourage ont eu des enfants. J’ai vu un autre oncle mourir. J’ai réalisé que ça ne sert à rien de se mettre la tête dans le sable: les nombreux cas de cancer dans ma famille font partie de ma réalité.

J’ai surtout compris que je veux savoir. Savoir, c’est pouvoir. Savoir, c’est prévenir. Même si savoir, ça peut faire très peur. Une chose m’a toutefois rassurée: ma seule tante maternelle encore en vie et sa fille ont passé le test, et il s’est avéré négatif pour elles. Ces résultats m’ont insufflé du courage.

C’est donc cet été, lors d’une chaude journée de juillet, en avant-midi, que je me suis rendue à l’hôpital pour la prise de sang tant redoutée.

À nouveau, j’ai rencontré la conseillère en génétique que j’avais vue il y a six ans. Après m’avoir demandé ce qui m’avait finalement décidée à passer le test de dépistage,
elle m’a rappelé les nombreux cas de cancer du côlon dans ma famille (je ne vous ai pas parlé de mes oncles, hein?). Elle m’a expliqué que la colonoscopie —conseillée à partir de la cinquantaine — sera à envisager pour moi dans les prochaines années. À très court terme. Même très bientôt. Mon Dieu! Un cancer à la fois, S.V.P.!

Une infirmière a prélevé deux échantillons de mon sang. Je me suis levée et je suis repartie aussitôt. Après sept ans d’attente, j’avais enfin subi ce test qui ne dure que quelques secondes. J’étais soulagée et émue. C’était fait.

Mais mon cœur s’est aussitôt emballé. Et si j’avais une mutation? Qu’est-ce que je ferais? Les opérations, comme la mastectomie, ne seraient pas pour tout de suite, c’est certain. Je prendrais toutes les autres précautions possibles. Je serais à l’écoute de mon corps. Peut-être que je pourrais me mettre à la méditation? Pour relaxer. Il me semble que les experts conseillent ça aussi, non?

Et si la foudre me tombait dessus? Et si un fou au volant me fauchait? Et si...           

Arrêter le hamster dans ma tête

C’est surtout l’idée d’avoir une famille qui m’a poussée à faire ce dépistage. Comment mettre au monde un enfant et craindre de ne pas le voir grandir? De ne pas être là pour lui? Je sais, c’est une peur partagée par tous les parents, car une tragédie peut arriver à tout moment. Mais certaines personnes ont un risque plus élevé d’être atteintes d’une maladie. Ou de transmettre un gène altéré qui peut causer le cancer...

Quand je recevrai mes résultats, cet article sera sur le point d’être publié. D’ici là, je n’y pense pas trop. D’ailleurs, je me surprends à être plutôt zen. Que la réponse soit négative ou positive, le constat reste le même: il faut vivre sa vie sans regret. Oui, la formule est clichée, mais elle dit tout. Si jamais je porte une mutation génétique, je serai suivie étroitement par les médecins. Différentes options s’offriront à moi à titre préventif. Je les connais et je prendrai des décisions en conséquence. J’envisagerai l’avenir avec un maximum de connaissances.

Et au risque de donner des sueurs froides à mon comptable, je vais réduire mon budget REER pour augmenter celui de mes voyages et de mes sorties (à moi les meilleurs restaurants de Montréal!). Je vais courir des demi-marathons en Europe et faire de la randonnée à Yellowstone. Je vais visiter l’Espagne, parcourir l’Australie, explorer la Patagonie, gâter ma toute nouvelle filleule, aller au théâtre avec mes amies et prévoir encore des dizaines d’escapades avec mon amoureux. Prévenir, c’est bien beau, mais je veux vivre aussi. Pendant que je suis jeune. Et, surtout, en santé.

Marie-France-Lou Lemay, illustrations de Patrik Roberge

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