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30 ans: c'est la crise

ENVIE DE TOUT PLAQUER POUR ALLER ÉLEVER DES BREBIS EN MONTAGNE? VOUS ÊTES PEUT-ÊTRE À LA VEILLE DE LA CRISE DE LA TRENTAINE. ANALYSE.

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Sarah avait 28 ans lorsqu’elle a laissé tomber son emploi en publicité. Après 6 ans dans le domaine, la jeune femme ne se voyait pas y passer les 35 prochaines années. Sa famille et ses amis ont été sous le choc en apprenant qu’elle quittait Montréal pour la région et qu’elle voulait exploiter une ferme biologique. «Je me suis rendu compte que j’allais bientôt avoir 30 ans et que, si je ne faisais pas tout pour réaliser mon rêve maintenant, je ne le ferais jamais.»
 

Celle qui, petite, rêvait d’être chef cuisinière a donc réorienté sa carrière, en plus de déménager et de changer complètement d’environnement. «Je tripe vraiment sur la bouffe, les produits locaux, le travail manuel. La cuisine, ce n’est pas vraiment pour moi, mais, grâce à mon projet, je travaille avec des restaurateurs et des chefs. Je sais que j’ai fait le bon choix.»

 

Sarah a-t-elle vécu une crise de la trentaine? «La plupart des crises, que l’on ait 20 ou 30 ans, ont un rapport avec une transition, la fin d’une époque ou d’une relation», explique Oliver Robinson au bout du fil. Le psychologue britannique a été l’un des premiers à s’intéresser à la quarterlife crisis, ou la crise du quart de vie. Si l’on connaît bien la crise de l’adolescence et la crise de la quarantaine, peu de spécialistes se sont penchés sur celle de la trentaine.
 

LE BLUES DU NOUVEAU TRENTENAIRE

 



On pourrait résumer cette crise par une période de stress et d’instabilité à la fin de la vingtaine ou dans la première moitié de la trentaine. Selon le professeur de l’Université de Greenwich, à Londres, elle survient habituellement lorsque l’on a déjà intégré le monde du travail, que l’on s’est engagé dans une relation – marié ou non – et que l’on réalise que ce mode de vie ne nous convient plus.

 


Qu’elles aient atteint tous leurs objectifs de vie ou qu’elles n’en aient pas encore réalisé la moitié, 80 % des personnes interrogées par le professeur, dans le cadre d’une étude portant sur ceux qui ont fait un changement majeur autour de leur trentième anniversaire (changement d’emploi, de carrière, retour aux études, séparation), ont constaté un impact positif sur leur vie. Comme quoi une «crise» peut être bénéfique.

 


LA PRESSION DE CHANGER SA VIE

 



Pour Maxime-Olivier Moutier, auteur et psychanalyste, une vie sans crise n’est pas possible. «Les crises sont même souhaitables, dit-il. Dans le fond, une crise, qu’est-ce que c’est? C’est le passage d’une chose à une autre, un moment difficile, une décision à prendre.» Alors qu’est-ce qui nous fait autant frémir lorsqu’il y a 30 bougies sur le gâteau? 

 

«La trentaine, c’est un tournant, et la pres- sion sociale est très forte», souligne la psy- chologue Séverine Hervouet. Pour elle, certains défis sont plus spécifiques à cette décennie, notamment les questions liées à la maternité et à la paternité. Mais c’est l’aspect relationnel et la pression sociale – celle que l’on subit et celle que l’on s’impose –, qui font toute la différence.
 

«Je me souviens de mon party de tren- tième anniversaire, raconte l’écrivaine India Desjardins. C’était une partie surprise que tous mes proches avaient organisée. À cette époque, j’avais un chum depuis six ans et le premier tome d’Aurélie Laflamme allait être publié l’automne suivant. Je me sentais à ma place. Rien ne me manquait. C’est l’année suivante, au moment de la rupture avec mon copain, que j’ai senti la pression de la tren- taine. Cette fameuse “horloge biologique” et la question: “Vais-je avoir le temps de tout accomplir?”»

 

UN COCKTAIL DE REMISES EN QUESTION
 

«Quand j’avais 20 ans, réfléchit le person- nage de Stéphane Dompierre dans le roman Un petit pas pour l’homme publié en 2004, il était infiniment plus cool de tra- vailler dans une boutique de disques que de se préparer à enseigner la littérature. À 30 ans, je ne sais pas. Je me sentirais sûrement plus adulte avec une classe attentive devant moi qu’assis un café à la main à me demander ce que je vais faire de ma vie, solitaire et sans métier, exacte- ment comme à 15 ans, mais avec 15 ans de moins pour y penser.» 

 

Le personnage de Daniel, imaginé par Dompierre, a tout du trentenaire typique en crise: après six années en couple, il quitte sa copine au début du roman, est déses- péré par ses choix professionnels – gérant d’un magasin de disques en déclin – et se remet totalement en question. Son ami, Nicolas, n’est pas en reste: il angoisse, parce que sa blonde veut des enfants. «Comment on fait pour savoir si on est prêt à être père?» demande-t-il à Daniel, qui ne trouve rien à dire pour le rassurer.
 

La trentaine se vit souvent comme le clash des idéaux de jeunesse et de la réalité de la vie adulte. «À 19 ans, quand je me suis inscrite à l’université en communi cations, je n’avais pas une idée précise de ce qui m’attendait sur le marché du travail, précise Sarah, la publicitaire devenue fermière. Je n’étais pas sûre de moi et j’idéalisais vraiment le monde de la pub. Après six ans, je me suis rendu compte que je n’aimais pas vraiment ça, mais qu’il n’était pas trop tard pour changer d’idée. Aujourd’hui, j’ai 31 ans, et je ne regrette pas mon choix.» Dans la trentaine, on a déjà quelques kilomètres au compteur. «Une direction dans notre vie a été prise. On a fait des choix et l’on se pose des questions sur la suite», précise Séverine Hervouet.

 


Le problème serait alors de prendre une nouvelle direction, de «défaire» ce qui a été fait. À 20 ans, il est plus facile de faire des changements sans trop de dégâts. Mais, dans la trentaine, c’est une autre paire de manches. Oliver Robinson évoque l’image du château de cartes. «Si l’on change de carrière pour être plus en accord avec ses valeurs ou ses intérêts, par exemple, il est presque certain que d’autres aspects de notre vie voleront en éclats (fin houleuse d’une relation amoureuse, changement radical de style de vie). Ce qui suggère que les mêmes motivations guident la vie professionnelle et personnelle... et que l’équilibre est fragile.» 

 

CHOISIR SA NOUVELLE VIE ET EN ASSUMER LES CONSÉQUENCES

 

«Les gens que je vois passer sur mon divan, dit le psychanalyste Maxime-Olivier Moutier, ont des révélations et expérimentent des ruptures de semblant, ce qui signifie que ce en quoi ils croyaient se révèle parfois illusion ou mensonge. Ce qu’ils considéraient comme du solide ne l’est plus, et tout peut s’effondrer.»

 

C’est à 26 ans qu’India Desjardins a eu sa «révélation». À l’époque, elle était journa- liste et gagnait bien sa vie. Mais sa patronne au Journal de Montréal lui a fait douter de son choix professionnel en lui avouant qu’elle écrivait très bien, mais qu’elle ne semblait pas avoir la flamme journalistique comme ses collègues. «Était-ce vraiment moi, cet emploi? J’ai osé m’avouer que j’aimerais écrire un roman. Une comédie romantique. À l’époque, ce genre, qu’on appelle la chick lit, n’était pas encore populaire au Québec. Je voulais faire ça. J’ai décidé de me lancer dans le vide.»

 

Pendant cinq ans, soit de 26 à 31 ans, India n’a gardé que le minimum vital de contrats comme journaliste pigiste et a amorcé la rédaction de son premier roman, Les aventures d’India Jones. Ses projets d’écriture primaient sur tout et, pendant qu’elle rédigeait Le journal d’Aurélie Laflamme – dont le huitième et dernier tome a paru en 2011–, elle a coupé sur les voyages et les sorties. «J’ai travaillé vraiment très fort, tout en pratiquant la simplicité volontaire, pour mener ces projets ou ces rêves jusqu’au bout.» Depuis, India vit de sa plume. Elle a terminé au début de l’automne la scénarisation du second film inspiré des aventures d’Aurélie et a fait paraître en septembre le deuxième tome de La célibataire, une sympatique bande dessinée où une trentenaire sans enfant ni conjoint nous avait déjà fait rire en 2012. 

 

TROP DE CHOIX TUE LE CHOIX

 

Au milieu des années 1960, les femmes avaient leur premier enfant en moyenne à 23 ans. Plus de 40 ans plus tard, elles ont moins d’enfants (on avait près de 4 enfants en moyenne en 1960, contre 1,68 en 2008), mais, surtout, elles les ont plus tard. En 2008, l’âge moyen de la maternité était de 30 ans et, pour celles qui attendent leur premier enfant, de 28 ans. Aurait-ont décalé les décennies?

 

«À 31 ans, je pensais que j’aurais une famille, une maison, une vie bien rangée, dit Sarah. C’est tout le contraire! Je travaille fort à mon projet de ferme, je me sens plus jeune que jamais et j’ai encore le temps pour des enfants.»

 

Est-ce que la crise de la trentaine serait la nouvelle crise de la quarantaine, et la génération Y serait-elle plus encline à la vivre? «On n’a pas une vie aussi stable que celle des générations qui nous ont précédés, dit Maxime-Olivier Moutier. On peut changer d’amis, d’emplois, de conjoints plusieurs fois dans une vie. Avant, les choix que l’on avait faits à 20 ans, on n’avait pas à les revivre à 30 ou 40 ans.»

 

Toute cette liberté engendre une perte de sens et un manque d’éléments face aux générations précédentes, selon la psychologue Séverine Hervouet. Comme il y a une plus grande diversité de choix et de modes de vie, l’effervescence peut créer de l’anxiété, du stress et des remises en question.

 

UNE GÉNÉRATION D’ENFANTS GÂTÉS?

 

«On veut tout et surtout des choses qui se contredisent, et c’est particulièrement vrai chez la génération Y: avoir une bonne job avec des responsabilités, mais partir à 15 h pour le chalet; un mariage accompli et une liberté sexuelle. Les Y sont extrêmement centrés sur eux et ont beaucoup de difficulté avec les compromis», croit Maxime-Olivier Moutier.

 

Oliver Robinson évoque la «fluidité» pour qualifier le mode de vie des Y en compa- raison avec celui des X ou des boomers. «La société actuelle accepte que la trentaine soit encore une période de découvertes et de mobilité sociale et professionnelle. Je ne dirais pas que la crise de la trentaine est plus courante aujourd’hui, mais qu’il y a plus d’instabilité et d’insatisfaction chez les trentenaires, donc une plus forte tendance aux remises en question.»

 

Le plus difficile, pour la génération Y, est la prise de décision, selon Mme Hervouet. Pire encore, l’immobilisme ou l’incapacité à faire des choix. Et «je veux tout» n’est malheureusement pas une réponse, n’en déplaise à Ariane Moffatt et à sa chanson.

Alors, est-ce la quête effrénée du bonheur qui fait des jeunes de la génération Y des victimes désignées de la crise de la trentaine? «On veut être heureux, mais on ne sait pas ce que c’est ni comment l’être, conclut Maxime-Olivier Moutier. Nos grands-parents ne se demandaient pas s’ils étaient heureux ou s’ils se réalisaient pleinement.» 

Annabelle Moreau

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