Une petite blondinette | Clin d'œil
/society/psycho

Une petite blondinette

Image principale de l'article Une petite blondinette
João Voltolini via Unsplash

Il y a quatre ans, j’ai pris rendez-vous à la clinique Morgentaler, à Montréal. Quand l’infirmière m’a demandé si j’étais certaine de ma décision, je lui ai assuré d’une voix pas trop tremblotante que oui. C’était faux. Le soir, avant de me coucher, j’imaginais une petite fille blondinette à la couette sautillante et je me disais qu’elle pourrait exister.

J’étais la seule à le vouloir, ce bébé. J’en avais déjà un autre, un garçon. Son père et moi nous étions séparés, j’avais rencontré quelqu’un d’autre et boum, c’était arrivé. Beaucoup trop vite, alors que mes émotions étaient aussi mêlées que les vêtements au pied de mon lit. J’y ai vu quelque chose comme un signe du destin. Mais l’homme dont j’étais amoureuse, lui, a parlé d’un événement qui arrivait «au mauvais moment, avec la mauvaise personne». Ouch.  

J’ai pensé garder le bébé quand même. Peu importe l’avis du père. Et puis, j’ai imaginé la vie de cet enfant, une vie différente de celle de son frère, qui avait été tant désiré. Et j’ai réalisé que mon amour à lui seul ne suffirait pas à combler le vide laissé par celui de son père.

J’ai beaucoup pleuré avant de prendre ma décision. Mais une fois que ç’a été fait, j’ai réalisé que j’étais de nouveau libre. Libre de choisir la suite de ma vie, libre de la refaire avec qui je voulais, libre de laisser mon cœur en jachère si ça me tentait.

Cette liberté, les Américaines l’ont perdue, et j’imagine facilement leur colère, leur révolte, leur sentiment d’habiter un corps qui n’est plus tout à fait le leur. «Je ne suis pas pour le fait de tuer des bébés», peut-on lire dans une publication Facebook qui a beaucoup circulé. «Je suis pro-Becky, qui a découvert à son échographie de 20 semaines que le bébé qu’elle portait avait des malformations importantes. Je suis pro-Susan qui a été violée sur son chemin de retour vers la maison, pour découvrir un mois plus tard qu’elle était enceinte de son agresseur. [...] Je suis pro-vie. Leurs vies.»

Je comprends ce que cette publication cherche à illustrer. Mais de quel droit estime-t-on certaines raisons d’avorter plus valables que d’autres? «On donne toujours les exemples de femmes qui tombent enceintes après un viol ou un inceste pour justifier le droit à l’avortement», dit une jeune femme dans une vidéo qui cumule 621 000 vues sur TikTok. «Mais ces cas concernent 1 % des avortements; 99 % des femmes qui se font avorter le font simplement par choix!» s’indigne-t-elle. Et alors? ai-je envie de dire, encore et encore et encore. ET ALORS?! ai-je envie de hurler. C’est LEUR choix, justement!  

«Pour moi, le renversement de Roe c. Wade a clairement été organisé par un groupe qui cherche à soumettre les femmes», m’a confié une amie médecin. Je ne sais pas à quel point la domination des femmes était l’objectif voulu. Mais c’est bien ce qui arrivera: selon une étude, les femmes qui sont forcées de mener leur grossesse à terme se retrouvent souvent plus pauvres, plus malades et plus susceptibles de vivre avec un conjoint violent.

C’est triste tout ça, mais au Canada, on est à l’abri, me direz-vous. Peut-être. Mais de toute évidence, la tentation de contrôler le corps des femmes peut revenir à tout moment. Et tout n’est pas rose, ici non plus: ce n’est pas parce que l’avortement est légal que toutes y ont facilement accès. Dans certaines provinces, les cliniques qui l’offrent se comptent sur les doigts d’une main. C’est subtil, comme moyen de contrôle. Mais efficace.

Je ne pense jamais à ce qui aurait pu être. Je ne ressens que du soulagement en songeant à ce que j’ai évité: faire naître un petit être humain à un moment où mon cœur, mon corps, ma vie étaient brisés. J’ai pris le temps de me reconstruire, de recoller mes morceaux cassés. Ce n’est qu’après que j’ai fait une petite fille avec un papa qui la voulait, lui aussi. Elle est blondinette, mais elle déteste les couettes.

À VOIR: 

s

Sur le même sujet

À lire aussi

Et encore plus