Faire son épicerie dans les poubelles: on vous dit tout sur le déchétarisme | Clin d'œil
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Faire son épicerie dans les poubelles: on vous dit tout sur le déchétarisme

L'idée vous rebute? Pourtant, de plus en plus de déchétariens se nourrissent quasi exclusivement d’aliments trouvés dans les conteneurs des commerces pour dénoncer le gaspillage alimentaire. Et l’on y trouve de vrais trésors.

Layane a déjà mis la main sur des camemberts aux noix de cajou en parfait état au fond d’une poubelle. «Il y en avait sept: le jackpot!» s’étonne encore l’étudiante au doctorat en biologie moléculaire. Sur les tablettes, son péché mignon vaut une petite fortune. «À peine quelques heures plus tôt, ces fromages végétaliens étaient en vente. Je suis choquée de voir autant d’aliments de qualité être jetés sans raison valable», déplore la Montréalaise, qui ne franchit que rarement les portes d’une épicerie.

Comme elle, de nombreux déchétariens – souvent appelés dumpster divers en anglais – écument les conteneurs pour manger. «Si certains le font pour des raisons de survie, d’autres, privilégiés, adoptent cette pratique par conviction environnementale», explique Gabrielle Tanguay, anthropologue et spécialiste du déchétarisme. Leur nombre reste un grand mystère, car les habitués préfèrent souvent rester dans l’ombre.

Or il suffit de s’immiscer dans les différents groupes privés de Facebook pour constater un nouvel engouement. Les vétérans du déchétarisme le confirment, eux aussi: il y a de nouvelles têtes dans les poubelles depuis le début de la pandémie. Layane et son conjoint, Jamil, ont sauté dans l’aventure lors du premier confinement, au printemps 2020. «Nous avions plus de temps pour réfléchir aux enjeux liés au gaspillage alimentaire, à toute l’énergie dépensée pour faire pousser un poivron à l’autre bout du monde et le transporter jusqu’ici», plaide Jamil. Le sympathique duo a gentiment accepté de m’initier au déchétarisme.

La chasse aux invendus

Jeudi, 18h30. Nous enfourchons nos vélos. Layane et Jamil sont armés de gants, de mouchoirs, de lampes de poche et de grands sacs de transport. En cette fin du mois d’avril, le mercure ne dépasse pas les 3 °C. «La température idéale, comme dans un frigo!» fait remarquer Jamil. «Faire le tour nous prend environ une heure et demie par semaine», m’explique ensuite Layane, en donnant le premier coup de pédale.

Au bout de 10 minutes, déjà une première trouvaille! «Tu veux du yogourt grec?» me lance Layane, accotée sur un gros conteneur vert. Vanille, fraises, lime... J’ai même le luxe de choisir le parfum. Une trentaine de petits pots de yogourt, dont la date officielle de péremption – le fameux «meilleur avant» – est dépassée d’une journée, ont été jetés à la poubelle. Pourquoi? «Je ne comprends pas», s’indigne la jeune femme, en secouant la tête.

Pourtant, Santé Canada écrit noir sur blanc, sur son site Internet, que «vous pouvez acheter et consommer des aliments après la date de péremption [...] même si ceux-ci peuvent avoir perdu un peu de leur fraîcheur et de leur goût». Bref, il n’aurait donc pas été interdit pour ce commerce de les vendre, à rabais par exemple, au lieu de les gaspiller. Mais encore faut-il avoir des clients pour les acheter.

Car, avouons-le, nos petites habitudes ont la tête dure. «Les consommateurs sont un peu difficiles. Ils sont habitués à avoir des produits parfaits. Les commerçants, eux, cherchent à plaire, mais aussi à se protéger en voulant éviter les risques de contamination», nuance Jacinthe Cloutier, professeure adjointe en sciences de la consommation à l’Université Laval, à Québec. Les invendus, souvent encore salubres, finissent ainsi aux poubelles.

Conséquence? Beaucoup de gaspillage. Essayez d'imaginer l’équivalent de 23 millions de camions de 40 tonnes chargés au maximum de leur capacité en route vers le dépotoir. «À la file, ces camions feraient sept fois le tour de la terre», illustre le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) dans son rapport 2021 sur l'indice du gaspillage alimentaire. Un triste défilé qui se répète chaque année. Seulement au Québec, 3,1 millions de tonnes de nourriture sont ainsi gaspillées, révèle une nouvelle étude de RECYC-QUÉBEC, publiée en juin.

«Tant de gens ont faim...»

Atlantide Desrochers refuse de voir tous ces «petits trésors» atterrir dans la benne avant d’atterrir dans l’assiette. En 2015, cette mère de famille a goûté au déchétarisme pour nourrir ses trois enfants. «Pour moi, c’était une aberration que des aliments se retrouvent à côté d’un mouchoir sale. Tant de gens ont faim... Il fallait trouver une solution!» raconte l’énergique militante, qui a réussi à convaincre quelques commerçants de son quartier de lui confier les aliments au lieu de les jeter.

Ainsi est né l’organisme Partage & Solidarité. Les invendus de 45 commerces de Montréal aboutissent désormais dans près d’une dizaine de comptoirs alimentaires. Dans celui du Mile-End, à Montréal, des sacs d’épicerie pleins à craquer sont alignés sur une longue table. Il y a aussi du pain, des olives, des biscuits à l’avoine et des fleurs offertes en libre-service. On se croirait dans un petit marché bobo... où tout est gratuit! «Contrairement à d’autres banques alimentaires, les gens dans le besoin qui viennent ici n’ont pas à présenter de justificatif. Pour moi, c’est une question de dignité», dit Atlantide Desrochers.

C’est la preuve que des solutions existent. «On jette 90% moins d’aliments depuis cette initiative», nous confie Émile Tessier, directeur dans une épicerie participante. Or ces aliments sauvés in extremis ne représentent qu’une goutte dans l’océan du gaspillage. Il faut légiférer, pense Atlantide, à l’image de la France, qui interdit aux grandes surfaces de jeter de la nourriture et de rendre leurs invendus impropres à la consommation. Au Québec, un projet de loi pour contrer le gaspillage, présenté par Québec Solidaire en 2020, est mort au feuilleton.

Trois règles d’or

Même marginale, la pratique du déchétarisme comporte une multitude de règles informelles, dont l’obligation de garder les lieux propres derrière les commerces. Les mains expertes de Layane sortent une baguette et deux chouquettes du sac à poubelle d’une boulangerie bien connue, avant de le refermer minutieusement. «C’est une question de respect», m’explique la déchétarienne. Ainsi, elle veut éviter que des commerçants, qui en auraient ras-le-bol de voir leurs poubelles saccagées par des visiteurs, choisissent de les cadenasser. Ou, pire encore, qu’ils détruisent tous les invendus en les inondant d’eau de Javel.

Autre impératif: être courtois avec les employés des commerces pour changer les mentalités. «Certains commerçants nous voient comme des déchets de la société, des gens pas fréquentables. Je n’ai pourtant jamais aussi bien mangé de ma vie», soutient Louis, titulaire d’une maîtrise en environnement et déchétarien depuis six ans, à Sherbrooke. La semaine dernière, il a trouvé plusieurs bouteilles d’huile d’olive vierge biologique, dont seules les étiquettes étaient abîmées. «Les prix des aliments explosent. Tu ne peux pas reprocher aux gens d’aller chercher de la nourriture gratuitement, ajoute-t-il. Ce n’est pas illégal.»

Mais pas question de dévoiler publiquement les meilleures poubelles. On m’a bien avertie. Ni dans ce magazine ni sur Facebook. Les déchétariens préfèrent la discrétion. Ils craignent le grabuge dans «les meilleurs spots». Pour les moins bien nantis, cette chasse gardée permet de manger chaque jour et de nourrir leur famille. À l’extérieur de Montréal, où la compétition est moins féroce, c'est différent: «On partage nos bons plans. Notre objectif n’est pas de tout garder pour nous. On veut surtout contrer le gaspillage alimentaire», explique Camille, à Saguenay, qui trouve souvent des noix, la collation parfaite pour partir en randonnée.

Une pratique chronophage

Layane et Jamil salivent en repensant à la vingtaine de casseaux de fraises biologiques abandonnés au fond d’une benne. «Elles étaient tellement bonnes! Nous les avons partagées avec notre famille», se rappellent les déchétariens. L’occasion parfaite de faire des confitures ou ce qu’on appelle dans le jargon un «drop», qui consiste à déposer les surplus dans un endroit public pour les partager.

Pour devenir un bon déchétarien, il faut y consacrer du temps. Cartographier les poubelles, étudier l’horaire des camions à déchets, l’heure de fermeture des commerces... Puis, après la récolte, il faut nettoyer les aliments – avec du vinaigre, par exemple –, les cuisiner, les congeler ou encore les déshydrater rapidement pour éviter qu’ils ne pourrissent. Si vous êtes pressés, ce n’est peut-être pas pour vous: la pratique est chronophage.

Et l’odeur? Franchement moins pire qu’anticipé. À la fin de ma soirée avec Layane et Jamil, je rentre à la maison avec un gros sac – de vidanges! – rempli de tomates, de boîtes de barres tendres, de produits de beauté, de chocolat aux amandes et de raviolis à la truffe. Abasourdie par la qualité de mes découvertes... et prête pour le souper du lendemain.

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