Dans les yeux de Pony | Clin d'œil
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Dans les yeux de Pony

Si l’on regarde bien, Gabrielle Laïla Tittley - Alias Pony - n’est jamais loin. L’artiste visuelle montréalaise a laissé sa marque sur les murs de la métropole, des affiches, des vêtements et sur nos écrans de télévision. Sa mission est de faire rayonner le talent des autres, une cause, un sourire... et son enfant intérieur, qui ne lui lâche jamais la main.

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Quand on embarque dans une ride avec Gabrielle, impossible de débarquer en cours de route! On s’attache et on se laisse emporter dans son univers en montagnes russes. Cet après-midi-là, je suis montée à bord dès qu’on s’est reconnues dans notre (fâcheuse) tendance à s’excuser de tout, tout le temps. S’en sont suivies des heures de conversations pleines, denses, sincères, parfois dures.

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Photo Leda & St.Jacques | stylisme Florence O. Durand | direction mode Anthony Mitropoulos

Comment cette humaine a-t-elle réussi à me faire voir ce monde de noirceur qui l’angoisse avec la même ferveur que sa capacité d’émerveillement? Et surtout, comment la résumer en 1500 mots, elle qui a vécu 10 vies?

L’éternelle quête

Commençons par la naissance de Pony, le symbole de son émancipation. Gabrielle a créé son alter ego le jour où elle s’est autorisée à se considérer comme une artiste. Elle s’est formée hors des cadres, ce qui l’a longtemps hantée. «J’ai fait mon apprentissage dans l’œil du public, par essais et erreurs. Quand je regarde de vieux dessins, je me dis que j’aurais dû faire autrement. Mais plus que la technique, j’arrive à me dire aujourd’hui que c’est l’idée originale qui prime.» Des idées originales, Gabrielle en a depuis plus d’une décennie. C’est ce qui l’a rapidement fait connaître sur la scène locale avant qu’elle lance sa marque, Pony, en 2009. Ses illustrations pop mêlent espoir et dérision, comme les deux faces indissociables d’une médaille. Son dessin de maison en feu sous le slogan «Club optimiste» dit tout! Et à l’instar de son art, Gabrielle est une boule d’énergies contradictoires. Elle en est très consciente. Cette fille a amplement sondé les mécanismes internes qui la régissent, croyez-moi.

Photo Leda & St.Jacques | stylisme Florence O. Durand | direction mode Anthony Mitropoulos

«Aujourd’hui plus que jamais, j’assume celle que je suis», mais ce n’est pas une mince affaire lorsqu’au sortir d’une enfance difficile, on s’est battu contre des troubles alimentaires, des dépendances et des blessures relationnelles. La quête de perfection est toujours là, dans un coin de sa tête, même si elle sait pertinemment que c’est une guerre sans fin, parsemée de batailles qui meurtrissent autant la chair que l’esprit: «La pression que je me mets pour être la meilleure version de moi-même m’a menée si loin que c’en est devenu toxique. On pourrait s’améliorer sans cesse, alors qu’il faudrait savoir apprécier le moment présent et accepter qui l’on est maintenant. Sinon, on passe à côté de sa vie.»

Donner du sens

Pour apaiser ses peurs, cette hypersensible qui sait trop d’où elle vient doit savoir où elle va. Et pourquoi elle y va. Lorsqu’on aborde le sujet, son débit ralentit. Posée, elle me confie qu’elle retrouve un peu de paix lorsqu’elle a le sentiment que ce qu’elle fait a un impact positif, que ce soit en créant une œuvre source de réconfort, en s’attachant à des projets éducatifs, ou à d’autres, qui redonnent à la communauté: des foyers pour femmes en difficulté aux populations autochtones, en passant par la cause de la santé mentale. «Il y a tant de choses qui ne vont pas dans le monde que je me dois d’amener du bon là-dedans. Je serais malheureuse si je ne vivais que pour moi. Et pas besoin de créer de grandes œuvres qui changent la vie de tous! Transmettre du bon, ne serait-ce qu’aux gens qui nous entourent, c’est déjà beaucoup. Je crois aux énergies contagieuses. On est assoiffés d’espoir. On a besoin de lumière.»

D’ailleurs, Gabrielle la cherche partout pour chasser le noir qui l’habite. Ce n’est pas facile. Il faut une paire d’yeux qui voit le beau dans l’ordinaire. Il faut des yeux d’enfant. Mais à l’âge des jeux et de la naïveté, la fillette anxieuse n’avait aucune confiance en elle: «J’étais toujours en hypervigilance, je ne me sentais pas “normale”. Je n’ai aucun souvenir d’enfance paisible ou léger.» De ça, il reste des traces, bien sûr, mais la légèreté a réussi à trouver un chemin jusqu’à son cœur d’adulte. En ce moment, elle aime et se sent aimée, en sécurité. Enfin! Tout ça est fragile, parce que faire confiance à l’autre, jusqu’à maintenant, ça ne lui a pas trop réussi, même si tout son être l’incite à lâcher prise. Quand ses pensées sombres veulent bien lui accorder un répit, c’est l’été tous les jours. «De pouvoir ressentir de l’émerveillement, je trouve ça incroyable. J’ai un goût de vivre intense.»

Photo Leda & St.Jacques | stylisme Florence O. Durand | direction mode Anthony Mitropoulos

Chercher le beau

La femme de 34 ans, lovée devant moi dans le canapé – les jambes repliées, ses iris couleur piscine plantés dans les miens –, a longtemps été anorexique et boulimique, pensant que son cœur assoiffé d’amour étancherait mieux sa soif dans un corps différent. Elle s’est même abîmé la rétine à force de vomir son mal-être pendant des années. Un wake-up call violent, mais efficace. Depuis, sa vision a gagné en douceur ce qu’elle a perdu en netteté. Son miroir lui renvoie une image qu’elle sait apprécier. «J’adore me sentir en santé. Avant, j’étais malade, et il n’y a rien de beau là-dedans.» Quand on s’aime, les couleurs reviennent, le quotidien s’anime. Sa nouvelle collection de vêtements s’appelle Bonne journée et tourne entièrement autour de la métaphore du pissenlit. Elle m’en parle avec un enthousiasme communicatif. La fillette apeurée disparaît, la confiance gagne l’espace qui nous sépare: «Je suis obsédée par la symbolique du pissenlit, toujours là dans un monde changeant et chaotique. On marche dessus, on l’ignore, on le considère comme une mauvaise herbe. En réalité, cette plante belle et colorée est bourrée de vertus médicinales. Dans cette perspective, le but de ma nouvelle collection est d'amener les gens à regarder autrement ce qu’on tient pour acquis. À voir la magie qui nous entoure.»

Photo Leda & St.Jacques | stylisme Florence O. Durand | direction mode Anthony Mitropoulos

Pour monter cette collection, Gabrielle a appris les bases du design de mode, accompagnée par sa collègue, Zaida, afin d’imaginer ses propres patrons. Sa boutique de la rue Saint-Hubert compte désormais un atelier de couture. Ce qui n’est pas fait sur place est fabriqué à Montréal, dans le respect des ouvriers. Du 100 % local qui accompagne un repositionnement de la marque Pony. La qualité des vêtements monte d’un cran, l’offre s’élargit, et Gabrielle s’est dotée d’une petite équipe, ce qui lui fait un bien fou! «Je suis entrée dans l’âge adulte avec un besoin de me prouver très – trop – intense. J’ai vécu seule les prises de risque, les réussites, les échecs. Là, je veux souffler, échanger, collaborer et accepter que même si une idée ne vient pas entièrement de moi, c’est OK.»

Photo Leda & St.Jacques | stylisme Florence O. Durand | direction mode Anthony Mitropoulos

Éclairer à sa façon

Gabrielle a évoqué sa mère lors de notre rencontre. Orpheline née en Palestine, celle-ci a élevé ses trois enfants à Gatineau. Sa piété a été son salut. Pas pour Gabrielle: «J’ai rejeté la religion à sept ans. La foi catholique de ma mère était omniprésente, les murs étaient tapissés d’images de Jésus et de décorations religieuses. C’était intense. Mais c’est une femme fascinante, une sainte! Elle a toujours tout fait pour transmettre de la lumière et un peu de joie aux autres. Elle considère toutefois que sa plus grande mission était de me transmettre sa foi. Même si ce n’est pas de la façon dont elle l’espérait, je considère qu’elle a réussi. On partage un système de valeurs basé sur l’ouverture, le respect, la générosité et l’entraide. On n’a juste pas choisi le même moyen de les vivre.»

Photo Leda & St.Jacques | stylisme Florence O. Durand | direction mode Anthony Mitropoulos

Rêver l’avenir

En août, les œuvres de Gabrielle vivront leur vie hors de nos frontières et seront exposées au Japon. C’est un rêve qui se réalise pour elle et qui s’ajoute aux mille autres projets prévus cette année, dont une fresque réalisée dans un centre de détention pour femmes et les visuels de la prochaine programmation du Théâtre français du Centre national des Arts, à Ottawa. Un honneur pour celle qui a grandi dans la région!

Dans l’immédiat, elle sauterait sur n’importe quelle occasion de s’arracher de son écran d’ordinateur pour renouer avec un environnement plus organique, qui l’inciterait à créer, si possible, dans la liberté et la paix d’esprit. C’est ce qu’on lui souhaite.

En attendant, Gabrielle, je retiens ta douceur, ta transparence, tes yeux pers qui passent du gris au bleu, au gré des mouvements de ton âme, et cette phrase: «Tout brûle, mais on regardera le beau pareil, parce que même si ça va mal, tu croiseras toujours un pissenlit.»

Photo Leda & St.Jacques | stylisme Florence O. Durand | direction mode Anthony Mitropoulos

À VOIR: Clin d'œil: Behind the scene, Gabrielle Laïla Tittley, alias Pony 

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