J’aime Christine Beaulieu | Clin d'œil
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J’aime Christine Beaulieu

Je vais vous raconter une petite histoire. Cela fait plus de 20 ans maintenant que je réalise des entrevues pour les magazines. Très récemment, j’ai annoncé ma retraite pour des raisons qui ne vous intéresseraient guère. Au cours de ces deux décennies, j’ai plus d’une fois fait le tour de la communauté artistique québécoise. Mais jamais je n’avais encore eu la chance de parler à Christine Beaulieu, et ce n’est pas faute de l’avoir suggéré à nombre de rédactions.

Max Abadian

Voyez-vous, la pièce de théâtre documentaire J’aime Hydro m’a soufflée. La virtuosité dont est capable cette femme, son talent pour expliquer différents enjeux (environnementaux, sociaux, économiques, politiques), sa capacité à vulgariser en provoquant rires et larmes, tout cela en nous captivant trois heures et demie durant... Faut le faire! J’avais tiré ma révérence, donc, mais un seul petit texto a suffi à faire une Dominique Michel de moi-même. «On met Christine Beaulieu en couverture et elle aimerait que ce soit TOI qui fasses l’entrevue.» On ne se connaissait pas toutes les deux, mais quelque chose m’a dit que le temps était venu de se rencontrer. Je lui ai donné rendez-vous au beau milieu d’un parc. Elle arrive du plateau de la deuxième saison de l’excellente série L’œil du cyclone habillée «en Isabelle», comme elle le dit, et me fait la bise «parce qu’on a le droit, maintenant». Elle porte un lourd sac de toile en bandoulière qu’elle ne parvient pas à laisser dans sa voiture. «Y’a mon ordinateur dedans.» Je comprends rapidement que ce n’est pas tellement de l’appareil électronique dont elle ne peut se séparer, mais des mots qui sommeillent dans le ventre de la machine. On choisit un banc face à un étang vide, près d’un groupe de canards boudeurs. Elle s’assoit, pose délicatement sa besace: «J’aime ça, écrire. Plus que je le pensais. C’est très fort... Je ne sais pas où ça va me mener.» Celle qui a signé, en plus de J’aime Hydro, le puissant hommage aux rivières lors de la fête nationale en 2020 parle avec passion de sa dernière création: une pièce qu’elle a faite dans une installation signée par l’architecte Pierre Thibault, aux Jardins de Métis. Cette fois, elle s’est intéressée aux saumons qui remontent la rivière Mitis et aux conséquences de l’érection de centrales hydroélectriques (encore Hydro!) sur celle-ci. «Te rends-tu compte? Depuis 1964, les saumons sont transportés par camion pour passer le barrage et leur permettre d’avoir un plus grand territoire de fraie!»

Ce qui allume Christine, c’est de détailler un sujet a priori «ordinaire» et de nous entraîner à sa suite. Elle nous révèle alors l’extraordinaire, l’incohérent, le surprenant, le dérangeant tel qu’il se présente à elle. «C’est très linéaire, mon affaire. Je raconte les choses dans l’ordre dans lequel je les découvre. J’adore faire des recherches, trouver des chiffres, des faits, interpréter des stats...» Tout de même, il y a plus que ça. Je lui demande sa recette pour faire «prendre la mayonnaise» entre ces différents éléments si... rationnels. «Comment tu fais pour me faire brailler en parlant d’électricité?» «Je ne sais pas trop. Je suis sortie de l’école à 21 ans et j’ai galéré avant de parvenir à faire quelque chose qui m’anime à ce point. Avec cette écriture-là, j’ai l’impression d’avoir trouvé.» Et ce sont ces trésors qu’elle garde précieusement dans son sac, où qu’elle aille.

Max Abadian

Moment charnière 

Il me semble que j’attends cette rencontre depuis si longtemps que je veux tout savoir de ce qui l’occupe et la préoccupe. De quoi a-t-elle envie de parler là, maintenant? «Le 14 octobre, je vais avoir 40 ans. C’est spécial quand même comme moment dans la vie d’une femme. C’est assez charnière. Par exemple, pour moi qui n’ai pas encore d’enfant, c’est comme un deadline.» Celle qui incarne avec tant de justesse une mère de trois petits monstres dans L’œil du cyclone aborde le sujet, non pas tellement pour parler de maternité ou de non-maternité en ce qui la concerne personnellement, mais pour poser des questions plus larges et infiniment intéressantes: «Qu’est-ce qui fait qu’on veut ou non des enfants? Est-ce que c’est parce que, depuis toute petite, on entend les gens nous parler de “quand on sera mère”? Qu’est-ce qui fait partie du désir personnel et qu’est-ce qui relève du conditionnement social? Comment savoir si l’on en a vraiment envie? D’ailleurs, est-ce une envie ou un besoin? Est-ce que c’est plutôt, parce que j’ai peur de le regretter si je ne le fais pas»? Parce qu’il y a ÇA, cette inéluctable vérité: «Il y aura un moment où ça sera trop tard.»

Mais même si la comédienne a vu défiler la dernière décennie à une vitesse qu’elle qualifie d’affolante, elle est assez heureuse de l’état des lieux: «Je n’ai jamais été aussi bien dans ma vie. Je n’ai rien à me prouver. Je me sens dégagée de cette pression-là. J’ai mené des projets assez consistants pour éprouver un sentiment d’accomplissement satisfaisant.» D’autant plus que ces projets dont elle parle l’ont fait connaître en tant que créatrice, ce qui fait que le téléphone sonne désormais non seulement pour lui offrir des rôles, mais pour la solliciter en tant qu’autrice. C’est ce qui s’est passé aux Jardins de Métis. «Pierre Thibault m’a dit que je pouvais faire ce que je voulais, quand je voulais dans cet espace qu’il a créé. Quand j’ai raccroché à la suite de cet appel-là, j’ai senti que j’avais vraiment réussi quelque chose.»

Max Abadian

Revenir à la base 

Elle rit de ce rire doux, par en dessous. Ce rire de la fille qui est arrivée quelque part. «Je n’ai pas fait relire mon texte, je n’ai pas demandé d’approbation. Pour moi, c’est aussi ça, la quarantaine. C’est s’affranchir de ce besoin-là.» Les yeux de Christine traduisent de manière ultrasensible les émotions qui la traversent. Quand, plus tôt, elle évoquait l’échéance d’une possible maternité, ils sont devenus tout brillants. Maintenant, ils se plissent joyeusement et lui donnent l’air taquin de ceux qui possèdent non pas la vérité, mais au moins une – ne serait-ce que toute petite – certitude. «J’écris du Christine Beaulieu.»

Depuis notre banc, on regarde les cyclistes en bedaine, ceux qui pédalent chaussettes et gougounes aux pieds les lundis après-midi d’été. L’un d’eux repasse trois fois devant nous en se disant probablement que «c’est la fille qui joue la mère à boutte dans l’émission à Radio-Canada».

J’ai envie qu’elle me parle de militantisme, parce que son œuvre, bien qu’elle soit encore jeune, porte d’importantes causes: «Oui, je suis une artiste engagée, parce que je parle d’enjeux environnementaux et de notre implication en tant que citoyen. Mais en même temps, j’ai envie de te dire “de quoi d’autre est-ce que je pourrais parler?” Ça fait tellement partie de moi d’essayer de comprendre le monde dans lequel j’évolue. Pourquoi on fait les choses comme on les fait? J’ai besoin de revenir à la base. Je trouve qu’on vit dans une société qui est bien éloignée de cette essence-là.»

Max Abadian

Ce qui l’indigne par les temps qui courent? Elle le dit sans détour: «La (non) réaction de l’Église catholique dans l’affaire des pensionnats pour Autochtones, à la suite de la découverte des enfants.» On discute longuement de ces infiniment tristes questions. De notre sentiment de culpabilité, de la paralysie qui s’ensuit. En conséquence, elle a décidé de demander l’apostasie. «Chaque année, l’Église catholique se vante du nombre de membres de sa grande famille. Je ne peux pas faire partie d’une famille qui ferme les yeux sur autant de violence.» Elle me raconte la demande de formulaire et évoque le périple de celui-ci jusqu’au Vatican. Ce tout petit geste qu’elle a décidé de poser ressemble au début d’une longue quête.

Voilà pourquoi j’aime Christine. Parce que son regard est perçant, qu’elle voit à travers les gens et les choses. Qu’elle cherche sans cesse la plus simple expression pour arriver à ce qu’il y a de vrai et que, comme elle, «ce qui me touche, c’est quand on se dépouille de tout le superflu».

Behind the scene: Christine Beaulieu pour Clin d'oeil 

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