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Elles ont fait un bébé toutes seules

Bien que les défis de la conciliation travail-famille sont sur toutes les lèvres et que même les parents qui font équipe ont «de la broue dans le toupet», les Québécoises sont de plus en plus nombreuses à recourir à la médecine pour concevoir un enfant... seules. Exploration d’un phénomène en pleine effervescence.

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Lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux mamans solos, je croyais avoir affaire à un phénomène marginal. Or en cherchant des femmes à interviewer sur ce sujet, je me suis retrouvée inondée de noms. Tout le monde avait une, deux, trois femmes à me faire rencontrer. Déjà, le mot «marginal» ne s’appliquait plus.

À la clinique Ovo fertilité, même son de cloche: on me confirme que les femmes célibataires représentent de 5 à 10 % de la clientèle, et que ce chiffre va croissant. Et sur Facebook, le groupe Mamans solos par choix de Montréal et les environs compte... 710 membres. Mais revenons un peu en arrière: ça veut dire quoi, concevoir seule?

Minitour d’horizon de la procréation assistée 

Vous désirez devenir maman solo? Deux méthodes s’offrent à vous: l’insémination artificielle ou la fécondation in vitro (FIV). Pour la première méthode, il s’agit d’introduire le sperme d’un donneur dans l’utérus. Pour la seconde, on stimule les ovaires avec une médication, afin de produire le plus grand nombre d’ovules possible, puis on les prélève pour les féconder en laboratoire, avec le sperme d’un donneur. On peut ensuite transférer un embryon dans l’utérus, et congeler les autres si plusieurs se sont bien développés. Ça, c’est la version condensée, en clinique, car oui, tenez-vous bien, il est possible de faire une insémination maison! C’est ce qu’a fait Julie Gélinas, directrice de création publicitaire. «J’ai été chanceuse: un ami proche m’a offert d’être le géniteur de mon enfant. On a signé un contrat. J’ai commandé des petits pots et des seringues sur Amazon. La première fois, c’était super weird... se souvient-elle. Mais ça a marché dès la deuxième!» Pour elle, le fait de connaître le donneur était infiniment rassurant.

En effet, du côté des banques de sperme québécoises, on dispose d’un minimum d’information sur la santé et l’apparence d’un donneur anonyme. Les banques américaines, qui, elles, rémunèrent leurs donneurs, sont nettement moins avares de renseignements. On y trouve souvent un portrait complet de la santé du donneur, de sa famille élargie, de sa personnalité et de ses centres d’intérêt, une lettre manuscrite décrivant ses motivations, un enregistrement de sa voix et même des photos de lui enfant et adulte! Maxime, enseignante, se souvient de son étonnement devant ces photos: «Ce sont souvent des étudiants de 19-20 ans. Plus des garçons que des hommes. Comme femme de 40 ans, je me sentais bizarre d’évaluer ces jeunes-là comme si j’allais avoir une date avec eux!» Autre avantage: plusieurs donneurs américains acceptent d’être retrouvés lorsque l’enfant aura 18 ans.

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Tic-tac-tic-tac 

Cela dit, si le «comment» reste fascinant, je souhaitais approfondir le «pourquoi» avec ces femmes. Première raison pointée du doigt: notre satanée horloge biologique. Vous avez marre d’en entendre parler? Moi aussi. Mais les graphiques que m’a gentiment montrés Ovo fertilité sont parlants. Criants, même. À étudier avec un verre de vin bien rempli. Car si les chances de concevoir naturellement piquent du nez de 25 à 45 ans, les risques de faire une fausse couche, eux, montent en flèche. De nos jours, pour une femme ayant fait des études universitaires, commencer sa famille autour de 35 ans est courant. Or notre corps, lui, n’a pas eu le mémo. Rien qu’entre 20 et 30 ans, le nombre de follicules chez la femme passe d’environ 500 000 à... 100 000. En clair, à 30 ans, nous avons déjà perdu 80 % de nos follicules (et donc de nos ovules). Sans compter que les follicules restants produisent un pourcentage de plus en plus élevé d’ovules défectueux. Pas étonnant que 15 % des couples éprouvent des difficultés à concevoir! D’ailleurs, en milieu hospitalier, à partir de 35 ans, on parle de grossesse gériatrique (ouch!).

Tout ça pour dire que chez la plupart des femmes interrogées, l’âge a pesé dans la balance. Souvent, être maman solo n’était pas le plan A. Sauf que les années ont filé, entraînant le plan B. Emilie Trudeau-Rabinowicz, directrice de production dans une agence de communication, s’était fixé une échéance: «Je m’étais toujours dit que si, à 37 ans, je n’avais pas rencontré la bonne personne, j’allais commencer les démarches pour avoir un enfant seule.» Cependant, bien qu’elle croyait que cela lui donnerait amplement de temps pour deux grossesses, elle aura plutôt mis quatre ans à concevoir sa petite Béatrice.

Elle n’est pas la seule pour qui un chiffre a fait clignoter une lumière rouge. Pour Maxime, souffler ses 40 bougies a été le déclencheur pour passer à l’action.

Or, après deux fausses couches sur six tentatives d’insémination, elle déplore que les femmes ne soient pas mieux informées: «On se fait dire qu’on peut avoir des enfants sans problème jusqu’à 45 ans, mais ce n’est pas toujours si facile. C’est à 35 ans que les femmes devraient commencer à faire des démarches, pas à 40! Là, je vais passer à l’in vitro, mais j’ai perdu deux ans déjà.» Nancy, directrice des communications dans le milieu de l’éducation, le résume ainsi: «À 40 ans, il n’est pas minuit moins une, il est minuit ET une.»

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Mieux vaut être seule que mal accompagnée 

Cliché, mais vrai. Ainsi, outre l’âge, c’est bien entendu le fait de vieillir sans avoir trouvé «le bon» qui déclenche le plan B. Et il semblerait qu’en 2021, le dating soit devenu atrocement décevant. «Je trouve que c’est rendu une jungle. À un moment donné, j’ai appelé ma psy et je me suis autodiagnostiqué un burnout de dating!» s’exclame Geneviève Boivin. L’avocate de 31 ans fait figure de jeune exception parmi les femmes interrogées. Pour elle, ce n’était pas une question d’âge, mais de priorités. Fatiguée d’accumuler les rencontres décevantes, elle s’est un jour arrêtée et a réalisé qu’elle cherchait davantage un géniteur qu’un amoureux. En dehors de son désir de fonder une famille, elle était très bien toute seule. Elle a donc entamé les procédures pour concevoir en solo.

Mais qu’est-ce qui rend l’amour si compliqué de nos jours? D’abord, les applications de rencontres semblent avoir fait naître le phénomène des rencontres en série (serial dating), une tendance en phase avec le consumérisme ambiant. Et c’est sur ces plateformes que se concrétise une injustice biologique vieille comme le monde: à âge égal, un homme peut vivre pleinement son célibat en multipliant les rencontres, tandis que la femme qui désire une famille voudrait bien être aussi détendue, mais se sent davantage pressée par le temps. Un fossé d’intentions dont bien des femmes sortent déçues.

Selon Natacha Monette, comédienne, danseuse, magicienne et propriétaire de trois entreprises, les femmes fortes et indépendantes font aussi peur aux hommes. «C’est un cercle vicieux, parce que les qualités qui permettent à une femme d’être entrepreneure ou d’avoir un enfant en solo sont à la base de cette image de femme forte qui fait peur aux gars.» Mylène Paquette, célèbre navigatrice ayant traversé l’Atlantique à la rame, abonde dans le même sens. Après son exploit, elle affirme que les hommes n’osaient plus l’approcher: «Trois hommes m’ont abordée en 10 ans, alors je me disais que si la tendance se maintenait, je serais célibataire jusqu’à 99 ans!», s’exclame-t-elle en riant. Comme si l’homme traditionnellement pourvoyeur craignait de ne pas trouver sa place auprès d’une femme qui n’a pas un besoin absolu de lui... Masculinité toxique, quand tu nous tiens!

Je le confirme: les femmes à qui j’ai parlé étaient toutes fortes, indépendantes et habituées de n’attendre après personne pour avancer dans leurs projets. C’est Geneviève Bergeron-Collin, maman solo deux fois, qui l’a exprimé le plus joliment: «Le bonheur, c’est comme le sucre à’ crème: quand t’en veux, tu t’en fais!» Et qui sait? Une fois qu’on l’a, son «sucre à’ crème», j’imagine qu’on peut ensuite chercher l’amour sans pression et sans tic-tac dans les oreilles.

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Solo, beau temps, mauvais temps 

Évidemment, quand on construit son bonheur seule, on affronte aussi les vagues seule. Le processus de fécondation lui-même est difficile et parsemé d’embûches pour plusieurs femmes. Ariane Cipriani, chroniqueuse radio, a connu quelques échecs avant de devenir maman: «Il y a eu des bouts de découragement et de grande tristesse... Si ça ne marchait pas, allais-je me payer une dépression à 20 000 piasses?» Cette femme pétillante qui a son franc-parler raconte son expérience de façon extrêmement positive, mais elle tempère tout de même: «Quand t’es maman solo, y’a personne qui t’apporte des couches, qui sort les poubelles; [...] la charge mentale, elle est toute à toi. Des fois, j’aurais aimé donner le bain à Rose Mathilde et voir que – ah! – la vaisselle était faite. Pis ça, ça arrivera jamais. Alors les parents en couple qui te disent que leur chum est parti pour un tournage, une semaine, et qu’ils comprennent ta réalité, ben non.» Et lorsque les choses se gâtent, les vagues peuvent se faire tsunami. Nancy en sait quelque chose. «Pour moi, ç’a été une série de coups de batte de baseball en pleine face...» D’abord, à la suite d’une FIV, elle apprend qu’elle attend des jumeaux, alors qu’un seul ovule lui a été implanté. De vrais jumeaux identiques, donc. Puis, à 26 semaines, on lui diagnostique un syndrome transfuseur-transfusé. Une intervention d’urgence est nécessaire pour sauver le jumeau le moins mal en point... en sacrifiant l’autre, qui devra pourtant rester dans son ventre jusqu’à la naissance de son frère. Lorsqu’elle accouche finalement, à 29 semaines de grossesse, Nancy y laisse presque sa peau. Son petit Henri, lui, se bat pour sa vie au fond d’un incubateur. Puis le verdict tombe: il a de profondes lésions cérébrales. Sa petite tête est inondée de sang. Nancy doit prendre la bouleversante décision qui s’impose: le débrancher. À son neuvième jour de vie, son fils s’éteint dans ses bras, la laissant marquée à jamais... Presque huit ans plus tard, Nancy affirme tout de même qu’elle ne regrette pas d’avoir essayé. Après un deuil difficile, elle est aujourd’hui en attente pour adopter un enfant de la DPJ.

Toutes les histoires ne sont pas aussi déchirantes, heureusement. Ariane Cipriani m’a lancé cette très belle phrase: «Un enfant, c’est une obligation à la joie.» C’est donc surtout de bonheur que ces mamans m’ont parlé. Sans nier les difficultés, aucune n’avait envie de s’appesantir sur son sort. Leurs bébés, elles les ont attendus, désirés, rêvés. Longtemps. Elles se sont donc entourées pour avoir de l’aide mais, surtout, elles se sont préparées mentalement à ce que ce soit ardu, l’ont accepté d’emblée. Devant moi, j’avais des femmes matures, pas du tout naïves, qui avaient bien réfléchi à leur projet avant de passer à l’action. Pas étonnant de n’être tombée que sur des femmes fortes: à mes yeux, les mamans solos sont rien de moins que des superhéroïnes.

Mille et une familles, mille et une recettes 

Voyons les choses en face. En 2021, la famille nucléaire n’est plus la norme. Entre les familles recomposées, homoparentales, monoparentales, coparentales et adoptives, la famille soloparentale revendique son droit d’exister. Plusieurs femmes m’ont d’ailleurs indiqué qu’à tout prendre, elles préféraient leur réalité à celle de leurs amies séparées devant jongler avec une garde partagée. J’ai même eu une discussion étonnante avec Edith T., une future maman solo dont le conjoint vasectomisé et déjà père de trois enfants ne voulait pas d’autre enfant. Elle aura donc son enfant seule, tout en poursuivant sa relation amoureuse, ainsi que son rôle de belle-mère, dans deux maisons. Comme quoi chaque famille a sa propre recette de sucre à’ crème!

À VOIR : Christine Beaulieu, cover-girl Clin d'œil l'octobre! 

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