Je m'envisage, par Simon Boulerice | Clin d'œil
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Je m'envisage, par Simon Boulerice

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CAMILLE TELLIER/C

Expériences marquantes, réflexions, fantasmes... 10 plumes de chez nous racontent dans leurs mots comment s’est forgée — et continue d’évoluer — leur perception de la beauté.  

Je m'envisage, par Simon Boulerice  

J’ai 16 ans, et ma beauté n’est pas prise au sérieux. Personne ne m’envisage. C’est déjà ça de pris: est fraîchement révolue l’époque où tous me dévisageaient. En première et deuxième année du secondaire, certains détectaient en moi une féminité, un maniérisme bon à sanctionner de leur mépris. Là, je conclus bientôt mon secondaire, et l’indifférence a pris le relais. L’effet de surprise est émoussé. Je suis devenu un meuble contournable: je fais simplement partie du paysage.

Pour l’album de finissants 1999, on nous fait poser devant l’école pour nous faire tirer le portrait: les 99 finissants de l’école Pierre-Bédard, les yeux et le visage plissés dans le soleil de midi. Ceux en situation d’amitié – autant dire tous – se juchent sur les épaules des autres dans l’espoir d’être vus. D’autres s’encastrent à terre, entre des cuisses complices. Je suis en solo, isolé, et pourtant flanqué de 98 élèves hilares. Je n’ai aucune épaule à escalader. Je pense aux Catalans. À Barcelone, il existe des pyramides humaines appelées castells. De véritables cathédrales faites de castellers qui se juchent sur les épaules les uns des autres, à l’infini, comme des chaises empilées victorieusement dans un coin de local des Alcooliques anonymes. Parfois, la tour a trop d’ambition et s’écroule. Les castellers du sommet risquent souvent leur vie.

Je suis le seul à ne pas avoir gravi de corps, et pourtant c’est moi qui suis pris de vertige. Sur cette photo, c’est moi, le casteller en chute libre.

Je voudrais grimper sur les épaules d’Ian Chainey.

Je voudrais grimper sur les épaules de Vincent Boyer.

Je voudrais grimper sur les épaules de Tommy Létourneau.

Je rentre chez moi avec la certitude d’être désaimé. Serai-je un jour vu dans toute ma splendeur?

Je danse au salon. C’est la pièce la plus spacieuse. Me cogner sur un meuble ou une étagère n’arrive jamais. Il faut dire que j’ai une sensibilité spatiale inédite. Mes grands battements contournent chaque obstacle avec génie.

Habituellement, j’œuvre les rideaux tirés. Aujourd’hui, je veux être vu. Le soleil surchauffe le salon encerclé de fenêtres. L’été dernier, on a abattu le peuplier qui ombrageait la pièce et créait des silhouettes de monstres trépassés sur la marqueterie. Avant, les jours de grands vents, sur les murs tremblait aussi l’ombre des cèdres. On pouvait presque prendre le pouls de la pièce en accolant nos doigts sur la carotide du Gyproc. Maintenant, la vue est dégagée, et j’ai le sentiment d’être vu. Je m’élève au-dessus de la rue Poupart. Toute la ville voit enfin ma beauté ordinaire et radioactive. Le jour décline sans que je ne m’en aperçoive. La nuit soudaine transforme mes fenêtres en miroir. Je me vois danser et je suis beau. Ma beauté dépasse les épaules d’Ian Chainey, de Vincent Boyer et de Tommy Létourneau. 

Je stoppe ma danse pour mieux me décrypter. Je me souris et je m’envisage. Je me dis alors: «Tu es le seul qui a compris. Mais ça viendra.»

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