K-pop : la machine à stars | Clin d'œil
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K-pop : la machine à stars

Du haut de ses 11 ans, une Sud-Coréenne passe trois heures par jour à apprendre des chorégraphies et à s’exercer au chant. On la pèse quotidiennement, on lui apprend à parler en public, à marcher élégamment, à se maquiller et à se mettre en valeur dans un selfie. Elle espère être l’aiguille dans la botte de foin : une star de la K-pop.

Le terme K-pop est né en Corée du Sud après la guerre, au début des années 1990. La transition vers un État démocratique n’était pas simple. Évidemment, comme dans toutes les périodes d’après-guerre, l’économie ne roulait pas à plein régime. La K-pop est une pointe de pizza du concept Hallyu, un mouvement sud-coréen de promotion de la culture symbolisant un moment d’affirmation de soi dans l’histoire de cette république. Cette initiative a surtout fait fleurir son économie, autant en lui permettant d’exporter ses produits culturels — qui gagnaient alors en popularité — qu’en suscitant suffisamment la curiosité du reste du monde pour stimuler son tourisme.

Beaucoup d’appelés, peu d’élus 

Geneviève Mercure a terminé une maîtrise en Corée sur le thème des femmes dans la K-pop et de l’avancement des droits des femmes. Elle écrit actuellement une thèse de doctorat, à l’Université Laval, sur la consommation de marchandises et de produits dérivés chez les fans de K-pop. Selon elle, il est évident que le traitement réservé aux vedettes féminines de ce courant musical n’est pas bénéfique au statut de la femme, même si le moule qui formate les idoles est un cadre oppressant pour les jeunes hommes aussi. «Dans les contrats, il est stipulé que les idoles féminines ne doivent pas avoir de chum et qu’elles doivent être “parfaites” en tout temps. Il ne doit pas y avoir de scandales autour d’elles, faute de quoi elles seraient immédiatement abandonnées par leur maison de disques», explique-t-elle. C’est à peu près le même scénario pour les garçons, mais le poids qui pèse sur les épaules des jeunes femmes est peut-être plus grand, puisque le concept de «femme enfant» est extrêmement valorisé en Asie. «Il est bien vu, là-bas, qu’on n’arrive pas à déterminer l’âge d’une femme, dit la spécialiste. Et pas seulement dans la K-pop, mais aussi dans le cinéma et la pornographie.» La durée moyenne d’un contrat est de sept ans, au cours desquels les artistes ne voient presque pas leurs proches...

Pour sa part, Paola Varutti a fait une maîtrise sur les adeptes québécoises de K-pop à l’Université de Sherbrooke. Selon elle, le concept de réussite à tout prix est particulièrement dangereux pour les artistes. «Ils sont constamment évalués, ils vivent dans un stress permanent, précise-t-elle. Le succès n’est évidemment pas garanti, mais il est très mal vu d’échouer. Et même lorsqu’ils réussissent à devenir de grandes vedettes, ils n’en vivent pas nécessairement bien d’un point de vue financier. Derrière un groupe d’idoles, il y a des managers, des coiffeurs, des maquilleurs... Les idoles vivent dans des dortoirs où elles sont nourries. L’argent est investi partout autour d’elles, dans une équipe censée en faire des surdouées.» Mais surdouance ne rime pas toujours avec bonheur. La vie personnelle des vedettes sud-coréennes — hommes ou femmes — est souvent inexistante. On les façonne pour les faire entrer dans un moule avant de les lancer officiellement dans le monde de la musique. La déception est immense pour ceux qui ne parviennent jamais à percer, malgré une demi-décennie d’entraînement et de sacrifices.

Et même lorsque la réussite est au rendez-vous, ces jeunes (voire très jeunes) artistes ne sont pas au bout de leurs peines. Menaces et intimidation sont monnaie courante. Elles découlent directement d’une popularité construite de toutes pièces, mais nullement encadrée en ce qui a trait à la santé mentale. C’est pourquoi des suicides — très médiatisés de surcroît — sont survenus à plusieurs reprises ces dernières années. «Bien sûr que c’est préoccupant, souligne Geneviève Mercure. Il faudrait trouver une façon de sensibiliser l’industrie à ce sujet plutôt que de considérer le mouvement artistique entier de la K-pop comme un échec.»

Un concept arrivé à son point culminant 

On peut considérer que les grandes aspirations lucratives de la Corée du Sud se sont concrétisées. La K-pop est une industrie qui vaut aujourd’hui cinq milliards de dollars. Ce ne sont malheureusement pas les artistes qui profitent de cette grosse machine à sous, mais bien les entreprises qui les ont «préfabriqués». D’énormes maisons de disques préparent leurs prochaines stars comme on entraîne un athlète olympique. SM Entertainment, fondée en 1995, fait partie des piliers majeurs de cette économie du paraître. Tout comme JYP Entertainment (1997) et YG Entertainment (1998), elle fait rouler des usines à K-pop où tout est géré pour les artistes. Chaque année, des milliers de jeunes rêvant d’être choisis par SM Entertainment participent aux auditions, à l’issue desquelles seule une dizaine de personnes sont sélectionnées pour intégrer une école d’apprentis artistes. C’est un peu comme être Harry Potter, l’élu désigné pour aller à Poudlard. Et vu le grand intérêt pour les groupes de garçons, il est encore plus difficile d’être choisie lorsqu’on est une fille. En octobre 2020, le groupe féminin Aespa a fait ses débuts avec le label, et c’est la première formation de filles à voir le jour chez eux en six ans.

L’intérêt international pour la K-pop transcende néanmoins la musique et la danse. Geneviève Mercure et Paola Varutti sont elles-mêmes des consommatrices d’art coréen, mais comme beaucoup d’adeptes de K-pop, elles sont sensibles aux enjeux vécus par leurs idoles. «Il y a deux types de fans de K-pop : les conscientisés et ceux qui aiment le glamour, dit Geneviève. Les fans québécois sont un peu moins obsessionnels que les fans coréens et, surtout, ils commencent par aimer la musique et finissent par s’intéresser à la culture.»

 Il n’est donc pas rare que les adeptes du genre veuillent en connaître davantage sur la politique coréenne et les divers enjeux sociaux du pays. «Au bout du compte, les fans se posent des questions sur le racisme, ajoute-t-elle. La covid-19, justement, a suscité beaucoup de racisme antiasiatique, mais la K-pop a réussi à mettre quelques points positifs dans la balance pour redorer l’image de ce coin du monde.»

La musique dans le sang 

Si la K-pop a plus de 30 ans, plusieurs n’ont fait sa connaissance qu’à l’avènement du fameux hit Gangnam Style, en 2012, ou lors de la montée populaire du boys band BTS, pour lequel l’engouement ne se dément pas. Lorsque c’est l’anniversaire d’un des membres du groupe, les fans montréalais fidèles le fêtent dans des restaurants asiatiques! Cette année, malgré le confinement, ils n’ont pas cessé de les célébrer. La page de BTS Montréal sur Facebook proposait récemment un menu à emporter qui permet aux fans du groupe de savourer le plat préféré de deux des membres de la formation dont les dates d’anniversaire approchent. Des événements virtuels ont été organisés, de même que des sorties de bénévolat entre fans. Toutes les raisons sont bonnes pour donner au suivant!

«Ici, l’impact principal de la K-pop, on le ressent dans la culture qu’on décide d’embrasser au quotidien, croit Paola Varutti. Quand on aime vraiment la K-pop, on aime aussi la nourriture coréenne. On veut apprendre la langue, connaître les traditions et visiter la Corée.» Il existe d’ailleurs des boutiques spécialisées dans la culture sud-coréenne. Sarah & Tom, rue Saint-Denis, à Montréal, en est un bon exemple. Quand on pense que même les belles années des Backstreet Boys ne nous ont jamais donné droit à ça, on se dit que le mouvement K-pop est probablement assez fort pour surmonter les embûches qui jalonneront sa route. Bientôt, deux adaptations québécoises de jeux télévisés sud-coréens autour de la K-pop verront le jour sur notre petit écran! Selon Geneviève Mercure, «plus on verra la culture asiatique au quotidien et partout, plus les droits des Sud-Coréens préoccuperont les gens d’ici et plus les choses ont des chances de s’améliorer pour les idoles de K-pop».

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