Vers un (vrai) partage du congé parental? | Clin d'œil
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Vers un (vrai) partage du congé parental?

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Si le congé suivant la naissance d’un enfant s’appelle le «congé parental», ce sont les femmes qui prennent majoritairement la totalité des semaines allouées aux nouveaux parents. Certaines choisissent de faire les choses autrement. Elles nous disent pourquoi il est temps de bousculer l’ordre établi et ce qu’on a tous à y gagner.

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«Les enfants ne nous appartiennent pas, et le congé parental ne nous appartient pas non plus. Pourquoi est-ce que c’est la mère qui le prend d’emblée?» Au téléphone, Janick Martin, une entrepreneuse de 40 ans, pose la question calmement, sans jugement ni reproche. Pourtant, c’est un discours plutôt inhabituel, voire audacieux. Janick fait partie des rares femmes au Québec à avoir pris moins de semaines de congé parental que son conjoint: elle a passé trois mois auprès de sa fille à la naissance, et son conjoint, sept.

Rappelons que le régime dit «de base» du Régime québécois d’assurance parentale (RQAP) donne 18 semaines de congé exclusif à la mère, 5 semaines au père et 32 aux deux parents, à partager comme ils l’entendent. Or le taux d’utilisation du congé parental par les mères est 25 fois supérieur à celui des pères. Selon le rapport du Conseil de gestion de l’assurance parentale (août 2020), 70,4 % d’entre elles ont bénéficié, en 2018, des prestations du RQAP liées au congé de maternité et au congé parental, comparativement à 2,7 % des pères. Dans près de 27 % des cas, le congé parental a été partagé. Lorsque c’est le cas, les papas prennent en moyenne le quart des semaines de prestations parentales, soit l’équivalent d’environ quatre semaines.

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Un autre modèle 

«La plupart des pères qui se prévalent du congé parental prennent de deux à quatre semaines, explique Valérie Harvey, sociologue et auteure. Souvent, ils choisissent de prendre le congé en même temps que la mère ou plutôt à la toute fin du congé, comme une façon de boucler la boucle.»

Il existe bien sûr des exceptions. C’est le cas du conjoint de Janick. «On en a discuté avant d’avoir des enfants», dit celle qui est aujourd’hui maman d’une fille de sept ans et d’un garçon de cinq ans. «J’étais sur une belle lancée dans ma vie professionnelle, et même si je voulais prendre le temps de me remettre de l’accouchement, il n’était pas question que je sacrifie tout ce que j’avais bâti et gagné.» Embrasser son nouveau rôle de mère, oui... mais s’effacer derrière lui, non. «Je tenais à ce que ce soit un projet de couple, reprend-elle, et j’ai eu raison d’ouvrir la discussion, car cela a été fantastique pour nous deux, autant en tant que parents qu’en tant que couple et en tant qu’individus!»

Aurélie Sauthier, 34 ans, fondatrice d’une agence de marketing à Montréal, a elle aussi rapidement ouvert la discussion avec son conjoint. «Il y avait un élément culturel à considérer, précise-t-elle, puisque je suis française. Mon mari est québécois et, pour lui, il était normal et naturel qu’une maman passe du temps à la maison. De mon côté, c’est normal d’avoir une nounou [NDLR: une gardienne à la maison] ou que le bébé aille à la garderie.» Rappelons qu’en France, la durée du congé de maternité alloué est de 16 semaines. Il y a neuf mois, à la naissance de leurs jumeaux, Aurélie et son conjoint se sont sentis épuisés, «en mode automatique, comme dans un long tunnel», précise-t-elle. Ils ont embauché une nounou qui a pris le relais, la nuit, pendant quelques mois. «Ça nous a permis de récupérer un cerveau fonctionnel pour faire nos journées de travail. Heureusement qu’elle était là, parce que, franchement, je ne sais pas comment j’aurais fait!»

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Le jugement... et le lâcher-prise 

À l’âge de quatre mois, les jumeaux Louisa et Georges ont commencé à fréquenter la garderie, une décision assumée par Aurélie et son conjoint, mais qui a fait sourciller autour d’eux... «C’est notre choix et, pourtant, combien de fois a-t-on entendu: “Ah! Ils sont DÉJÀ à la garderie?” En général, c’est une remarque qui s’adresse plutôt à moi, la maman. Parce que oui, le jugement, il est porté à l’égard de la mère», laisse tomber celle qui s’est sentie blessée par ces remarques. Même si elle avoue avoir été sur la défensive, au début de sa maternité surtout, elle ne répond plus aujourd’hui à ses détracteurs. «Les enfants sont heureux, et moi, je me sens bien, nous confie-t-elle. Et puis, je n’ai pas le monopole du bonheur de mes enfants. Je les adore et ils m’adorent. Je ressens zéro culpabilité.»

Annie Marcoux ne traîne pas, elle non plus, un boulet de culpabilité. Elle avait 36 ans et deux enfants de 7 et 6 ans issus d’une union précédente lorsque son nouveau conjoint et elle ont fait le choix d’en avoir un ensemble. Mais elle a mis cartes sur table: ce serait leur seul enfant, et même si son partenaire avait des revenus plus importants qu’elle, c’est lui qui prendrait la majeure partie du congé parental. «Se bâtir une crédibilité dans mon domaine a été long, indique-t-elle. Je ne voulais pas revenir en arrière et me trouver pénalisée.» Son conjoint a donc pris cinq mois de congé, et elle, trois. Elle a été agréablement surprise par cette nouvelle façon de vivre la maternité. «J’ai fait deux fois ce chemin, raconte cette analyste en gestion de prix, tandis que lui portait un regard frais sur la parentalité. Il a sauté à pieds joints dans l’expérience!» Le plus difficile? Se remettre physiquement de l’accouchement. «Trois mois, pour remonter la pente, c’est court», souffle-t-elle. Elle ajoute qu’elle a aussi craint que sa relation avec son petit dernier, Alexis, soit différente de celle entretenue avec ses deux plus vieux. «J’avais l’impression d’avoir été moins en symbiose avec lui, et que cela aurait peut-être un impact... mais aujourd’hui, je réalise que non, pas du tout!»

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Pour Aurélie et Janick, le seul aspect vraiment complexe de cette décision est de devoir affronter le regard et le jugement des autres. «Mon banquier m’a demandé comment j’allais faire pour gérer une usine avec des enfants si jeunes, raconte Janick, femme d’affaires de Marieville. Aurait-il posé cette question à un homme?» Aurélie, de son côté, a senti qu’on remettait en question ses habiletés maternelles. «Les gens mélangent tout, font des raccourcis, lance-t-elle. Mais la décision, notre décision, était prise de longue date!»

Les avantages du vrai partage 

Parmi les avantages, toutes trois nomment la répartition égalitaire des tâches et des soins destinés aux enfants. «Nous assumons les responsabilités moitié-moitié, souligne Annie, même la charge mentale est bien répartie. Je crois que cela vient en partie du fait que si tu es le parent principal, tu en viens à penser que ta façon de faire est la seule valable. Tu te sens compétente, alors tu fais tout.» Janick pousse la réflexion plus loin: selon elle, si les femmes «veulent l’égalité entre hommes et femmes», cela passe forcément par une plus grande équité dans les rôles parentaux, et ce, dès la naissance de l’enfant. «On apprend à être parent pendant les trois premiers mois de vie de l’enfant, dit-elle. Le faire ensemble permet de se mettre à la place de l’autre, de comprendre que rester à la maison avec le bébé, ça peut être éreintant et que ça demande beaucoup de patience. En partageant le congé, on a moins de frustrations, moins d’attentes, moins d’amertume. Je pense que bien des couples seraient plus heureux s’ils le faisaient.»

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Choix ou construction sociale? 

D’ailleurs, Aurélie se demande si c’est un choix, au départ – un vrai choix –, que de prendre ce long congé parental seule ou presque: «Est-ce que c’est réellement l’envie de la mère, un choix éclairé et personnel? Ou fait-elle ce qui est attendu d’elle?» Pour Francine Descarries, professeure de sociologie à l’Université du Québec à Montréal, il n’y a aucun doute, la construction de l’image de la mère et du père est à la base des préjugés entourant les mères qui décident de retourner au travail «rapidement». «On parle de deux mille ans de construction sociale, explique-t-elle. On a encore une vision très traditionnelle, ancienne et conventionnelle de la parentalité. Celle-ci veut que l’enfant ait besoin de sa mère, qu’elle soit la seule à pouvoir lui fournir de bons soins, tandis que le père est le pourvoyeur.» Mme Descarries rappelle que «donner des soins» n’est pas lié au genre... et que tout ce dont le bébé a besoin, soit des soins, de la présence, de la chaleur et de l’amour, le père aussi peut le lui fournir. Valérie Harvey, sociologue, montre également du doigt la façon dont est perçue l’absence de l’homme de son milieu professionnel pour pouvoir rester auprès de son nouveau-né. «Pour le congé de paternité de cinq semaines, les gens sont super ouverts, même si, dans les faits, c’est géré comme des vacances un peu spéciales», déclare celle qui vient de publier un ouvrage sur le sujet, Révolution papa, aux éditions Québec Amérique. «Le père ne sera pas remplacé. Mais si le nouveau père évoque la possibilité de s’absenter plusieurs mois, il doit alors réfléchir à une stratégie pour que l’annonce soit le moins choquante possible.»

Valérie Harvey rêve du moment où la manière dont les nouveaux parents se diviseront le congé parental sera au coeur de leurs préoccupations, au même titre que le lieu d’accouchement ou l’achat de la poussette... «J’ai hâte que la première question que les amis posent aux futurs parents en apprenant la grossesse soit: “Comment partagez- vous le congé?” Ça voudra dire que c’est normalisé et intégré. Et qu’on pourra passer à autre chose.»

Des chiffres qui parlent : 

19% : Écart des prestations versées au Régime de rentes du Québec (RRQ) entre les femmes de 65 ans et plus et les hommes du même âge (Rapport de Desjardins Gestion de patrimoine, mars 2021)

2,83$ : Différence entre ce que gagne à l’heure une femme professionnelle, qui a une formation universitaire, et son équivalent masculin (Institut de la statistique, mars 2021)

0,74$ : Ce que gagne en moyenne une femme travaillant à plein temps au Canada pour chaque dollar gagné par un homme (Fondation canadienne des femmes, janvier 2021)

13,8% : Écart salarial entre les femmes et les hommes dans les 36 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE); cet écart continue de se réduire, mais de moins en moins rapidement (Rapport March on Gender de l’OCDE, mars 2021)

100 : Nombre de pays (sur les 190 étudiés) où il n’y a pas de lois imposant un salaire équivalent femmes hommes au même niveau de compétences (Rapport Women, Business and the Law de la Banque mondiale, février 2021)

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