Alexandra Stréliski : la femme-orchestre | Clin d'œil
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Alexandra Stréliski : la femme-orchestre

D’aussi loin que je me souvienne, elle allait à ses cours de piano tous les jeudis. «Je le dois à la rigueur de maman, qui m’y amenait beau temps, mauvais temps», me confie-t-elle.

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Leda & St.Jacques

Faire cette entrevue est spécial pour moi: Alexandra Stréliski est ma sœur. Ma petite sœur et on ne pose pas de questions à sa sœur comme à n’importe quel artiste, aussi fan soit-on.

Il y a une intimité, une aisance. Mais est-ce que ça sert le lecteur? Peut-on interroger sa soeur vedette sans tomber dans la complaisance? Et cette proximité manquera-t-elle de pudeur? Qui voudrait que, pour le travail, soient révélés tous ses secrets de famille? Ça fait beaucoup, ça donne le vertige. Une fois ce frisson dissipé cependant, je me dis que cette intimité, ce plongeon dans l’introspection, n’est-ce pas exactement ce que nous fait ressentir la musique de cette soeur? Quiconque se laisse porter au gré de ses notes se voit bien vite tiré vers plus d’authenticité, de vérité, dans un voyage délicat vers ses propres émotions. Je dis souvent que la musique d’Alexandra est la trame sonore de nos vies. Mais là où elle est forte, c’est que même si je n’ai pas la même vie que vous, sa musique est autant la trame de ma vie que de la vôtre. Elle vient nous chercher dans ce que l’on a tous en commun. Dans notre universel. C’est peut-être ce que je préfère, ce qui me rassure: savoir qu’il y a quelque chose qui nous unit. 

Leda & St.Jacques

Quand on était petites, sa musique allait de soi. «Que ce soit pour maman, ma prof ou moi, le piano, c’était sérieux. C’était très sérieux», dit-elle. Ça n’a jamais été que du parascolaire. Quand je la questionne sur l’origine de cette passion – après nous être adonnées à quelques blagues bibliques sur Adam et Ève –, elle me raconte son souvenir le plus ancien: «Ç’a été une découverte... On était dans la voiture avec papa qui écoutait du classique, et je pouvais ressentir la suite de la musique. Je savais ce qui s’en venait...» Quand je vous dis que ç’a toujours été là! C’est beau de s’imaginer que nous venons au monde avec, dans notre boîte à lunch, des aspects de nous qui n’attendent que de vivre, eux aussi.

La musique de ma soeur a toujours été présente, au point où j’ai très longtemps pensé que tout le monde jouait du piano comme elle. Pour moi, jouer du piano, c’était ça. Ses profs, eux, savaient qu’il y avait bien plus dans ce petit bout de femme, bien plus... Il fallait reconnaître en l’enfant la sensibilité, le doigté, l’énergie qui ne demandent qu’à être modelés, à s’épanouir. A posteriori, je réalise comme la route aurait pu être plus sinueuse. Entre l’enfant que nous sommes et l’adulte que nous devenons, il y a mille raisons d’abandonner sa vocation. Encourage-t-on vraiment quelqu’un à adopter le piano comme métier? «Même moi, je considérais exercer d’autres métiers. Je me demandais si je voulais être psy... J’ai pensé faire du cinéma, pour réaliser des films. Aujourd’hui, je crois que je serais cheffe. Je cuisinerais.» Je me souviens même vaguement qu’elle a failli abandonner la musique. «Il y a eu deux moments pivots, reprend-elle. Et les deux moments sont liés à ma prof, Kathleen Tucker.»

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Il y a toujours une ou un prof. On dit que derrière chaque grand homme, il y a une femme. Derrière chaque prodige, il y a généralement un professeur. Je revois cette dame élégante qui recevait Alex quand elle était ado, au Conservatoire de McGill, rue Sherbrooke. Une dame anglophone qui parlait aussi français. Une femme douce, charismatique, qui semblait attentive et généreuse. Elle est morte du cancer il y a quelques années, non sans léguer à ses élèves, dont ma petite soeur, le souci de se mettre au service de la musique. Et se mettre au service de sa création est une leçon que, plus tard, Hélène Dorion – l’écrivaine et poétesse – aura également transmise à ma soeur. Alexandra lui doit par ailleurs l’introduction au concept phare de son album Inscape. C’est Hélène qui l’a ainsi initiée au récit du poète Gerard Manley Hopkins et à l’idée de nos paysages intérieurs. Mais bien avant que les paysages de l’âme de ma soeur ne tapissent un album, Kathleen Tucker s’est assurée qu’elle avait dans sa trousse toute la motivation nécessaire pour ne pas interrompre le voyage.

«À 14 ans, je voulais arrêter le piano. Ma prof a appelé à la maison et a dit que ça serait une grave erreur que j’abandonne.» Combien de grandes oeuvres nous a dérobées l’adolescence? «C’est grâce à ce coup de fil que j’ai persévéré. Jouer de la musique classique quand tu es adolescent, ce n’est vraiment pas facile! C’est une période au cours de laquelle s’investir beaucoup dans quelque chose est juste plus dur. La seconde fois où j’ai voulu abandonner, c’était à 18 ans. Je me suis dit que j’irais à l’université pour étudier autre chose. Et c’est encore ma prof qui m’a fait passer mon examen final, au Conservatoire. Elle m’a donné 98 %, ce qui m’a permis de jouer dans la grande salle de McGill.»

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La salle Pollack. J’ai assisté à beaucoup de concerts d’Alexandra avant que vous n’y ayez accès. Ce n’était pas naturel pour elle. La musique, si. La musique était aussi présente que les cheveux sur sa tête. Mais le décorum, le salut à la fin... S’exposer devant tous, se faire une demi-queue de cheval que ma mère attachait ensuite pour dégager son visage de profil devant le piano, s’habiller un peu chic... Vous ne l’auriez jamais vue en robe de velours et souliers vernis. Ce n’était pas le style de la maison!

Mais ce soir-là, dans la grande salle Pollack – bien avant la Place des Arts que je l’ai vue remplir en 2020 –, il y a tout de même eu un déclic. «Je jouais une pièce toute douce*, raconte-t-elle. À la fin du morceau, il y a eu un long silence... Ç’a été un moment charnière. Parce que dans cet espace de 10 secondes de silence qui a suivi ma dernière note, dans ce temps suspendu juste avant que les gens applaudissent, je me suis dit que je ne pouvais pas arrêter de faire ça dans la vie.»

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À ce jour, Alexandra ignore encore si Mme Tucker a fait exprès de lui donner la meilleure note pour l’obliger à jouer devant public, ni si elle a choisi un morceau lyrique parce qu’elle pressentait déjà la profondeur de la douceur que son élève communique si bien. Mais le sort en était jeté. Au service de sa création, elle devrait être.

Ma soeur explique que ça revient à dire «que ça prend des modèles». Et ceux qui en ont eu finissent souvent par vouloir en devenir un. Humblement. Pour que la roue tourne. Même si l’on ne sait jamais quand ni si l’on sera à notre tour l’élément pivot d’un être, se mettre au service de sa création, c’est aussi prendre les moyens pour que celle-ci fleurisse. Passée maîtresse dans l’art de faire tourner la roue, Alexandra vient justement, avec ses associés Mathieu Morin et Maxime Navert, de racheter le studio de musique publicitaire Lamajeure, pour lequel elle a travaillé quatre ans avant de faire un burnout, en 2014. «J’ai quitté cet endroit en grosse crise existentielle. Je pense qu’on ne fait pas un burnout juste parce qu’on travaille trop, mais parce qu’on ne se sent pas dans sa track. Et à ce moment-là, je n’étais pas dans la mienne. Une voix très forte en moi me disait que je devais m’exprimer, ce que j’ai fini par faire avec mes disques.»

Leda & St.Jacques

Pianiste et entrepreneuse, notre femmeorchestre rappelle qu’il ne faut pas se leurrer, car «les artistes ne sont pas tous des êtres purs et subventionnés. La majorité d’entre eux sont des gens d’affaires. Je ne retourne pas travailler en publicité, mais ce studio sera ma maison mère, l’endroit où je ferai ma musique à l’image... Maintenant, on est en bonne position pour créer l’environnement qu’on veut depuis des années. On pourra alors aider l’économie culturelle à rouler.»

Réconcilier l’art et l’argent, changer les modèles... «Je ne vois juste pas pourquoi ça ne se ferait pas.» Comme sa consoeur Coeur de Pirate (de qui elle a fait la première partie à Paris), qui a récemment racheté la maison de disques Dare to Care, elle pense que «le mythe de l’homme puissant, blanc et riche, qui est le seul à pouvoir décider des choses se défait tranquillement. Il faut lutter. Ça faisait partie de ma réflexion. Pour devenir une voie alternative, il faut mettre les mains sur le volant.»

Cette détermination sérieuse était inspirante quand on était petites. Elle l’est encore. Désolée pour ceux qui espéraient qu’étant si proche d’elle, je livrerais des secrets... Sans la trahir, je peux vous dire qu’elle baigne dans le Vieux Continent, pour l’emploi de sa blonde qui y enseigne, mais aussi parce que notre deuxième nationalité (française) l’habite. Alex – comme ma mère n’aime pas que je l’appelle – est partie en quête de nos racines. Nos racines juives et nomades. Nos racines musiciennes. Ses recherches généalogiques lui font rencontrer des propriétaires de théâtres et, surtout, des amoureux des mots et des notes. Cette introspection dans le temps l’a même menée à découvrir, à la Bibliothèque nationale de Paris, une reproduction des valses d’un de nos ancêtres.

Leda & St.Jacques

Voici donc des indices à propos de la prochaine ballade. Alexandra compose. Pandémie oblige, la folie de la scène et de la tournée s’est arrêtée. Cette pause à laquelle nous avons tous été contraints aura foutu le bordel partout ailleurs, mais n’ayez crainte, elle n’aura pas fait taire la musique.

Behind the scene : Alexandra Stréliski  

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