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La matrescence ou comment une femme devient mère

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Lors de la naissance d’un enfant naît aussi une maman. Cette femme doit jongler avec un corps métamorphosé, des hormones en montagnes russes et une nouvelle identité, jusqu’à être ballottée entre attirance et rejet de son bébé. Ce grand bouleversement, absent des livres sur la maternité, porte pourtant un nom: la matrescence. Explications.

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La matrescence est un véritable big bang psychologique. Catherine navigue en plein dedans, la tête entre notre conversation et son petit de trois mois, accroché à son sein comme un bébé koala. La nouvelle mère me déballe sa colère des débuts contre son amoureux quand il partait au boulot. «Je me sentais réduite à une femme allaitante pendant qu’il avait la chance de socialiser avec ses collègues», raconte-t-elle. Le soir, le papa s’occupait du petit Victor. Dès que le poupon pleurait, il le lui remettait dans les bras. «Je pense qu’il a faim», soufflait-il alors à Catherine. «Il avait raison... mais je voulais le tuer!» exagère la maman, en riant.

Sa boussole? L’adolescente de la maisonnée, devenue son alliée postpartum. «Mon conjoint a une fille. C’était la seule personne qui ne m’énervait pas. Nous étions sur la même longueur d’onde», ajoute Catherine. Ce n’est peut-être pas un hasard, puisque le concept de la matrescence est né de la contraction des mots maternité et adolescence. «Comme l’adolescence, la matrescence décrit une période du développement à la fois hormonal, physique et émotionnel», définit la Dre Alexandra Sacks, psychiatre américaine. Cette spécialiste de la reproduction, affiliée au centre médical de l’Université de Columbia, a popularisé le concept aux États-Unis. Selon elle, nommer la matrescence permet de normaliser ce chamboulement et les nombreux doutes qui l’accompagnent.

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L’adolescence a été étudiée sous toutes ses coutures. Or le mot matrescence, publié pour la première fois en 1973 dans un ouvrage de l’anthropologue Dana Raphael, n’a jamais percé dans le vocabulaire médical. «C’est un enjeu qui a été négligé», plaide la psychiatre Sacks. Comme bien d’autres lorsqu’il est question de santé féminine. Des centaines de mères ont défilé dans son cabinet new-yorkais pour tenter de comprendre leurs sentiments: «Docteure, je ne suis pas douée pour la maternité. Je ne me sens ni heureuse ni comblée par mon bébé. Suis-je malade?» Non, ce n’est pas une pathologie. «Une nouvelle maman peut éprouver des sentiments contradictoires, se sentir désorientée et remettre en question son identité», répond Alexandra Sacks.

LE TIR À LA CORDE

Si Victor boit toutes les trois heures, Catherine, elle, ne réussit à prendre son café que vers 15 h. Et encore! «Dès que je le dépose, il se réveille. Manger ou prendre une douche est un casse-tête», peste l’ostéopathe, d’ordinaire ultra-efficace pour gérer son horaire. «Je me sens dépassée. Je ne me ressemble plus», nous confie la mère de 38 ans, qui craint que sa nouvelle passion pour les couches lavables fasse fuir ses amis. À côté d’elle, Victor se met à couiner. La maman s’interrompt... et poursuit, hésitante. «J’ai peur de ne plus jamais être comme avant. Je m’ennuie de la fille qui pouvait s’entraîner. Même sur Zoom, je n’ai pas le temps», s’essouffle Catherine en s’empressant de préciser qu’elle aime son fils plus que tout. 

Ressentir ce besoin viscéral de prendre son poupon dans ses bras et se surprendre, en même temps, à mourir d’envie d’avoir plus d’espace pour soi. «Cette ambivalence envers l’enfant est très taboue. Pourtant, ces sentiments sont normaux. Après l’accouchement, il faut tout abandonner pour prendre soin d’un nouveau-né qu’on ne connaît pas et qu’il faut apprivoiser. Cette transition à la maternité demande une très grande adaptation», explique Raphaële Noël, psychologue clinicienne et professeure à l’UQAM. Loin de la psycho pop, cette «crise maturative», comme elle l’appelle, est étudiée au Québec, mais ne porte pas le nom de matrescence et reste encore méconnue du grand public, en particulier des nouvelles mères. «Il faut déconstruire le discours social actuel qui idéalise la maternité. Le terme matrescence pourrait permettre aux mères qui ont ce vague à l’âme de ne pas se sentir coupables», pense la psychologue. 

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Ce tiraillement, Alexandra Sacks le compare au jeu du tir à la corde. La mère, dopée par l’ocytocine, met instinctivement le bébé au centre de son univers. Cette hormone, connue pour favoriser le lien d’attachement avec son tout-petit, est libérée pendant la grossesse, l’accouchement et le contact peau à peau (même chez un parent qui n’a pas accouché, homme ou femme). Ce superpouvoir biologique permet à la mère de se concentrer sur les soins à apporter au nouveau-né, malgré la douleur physique ou le déficit de sommeil. Mais de temps à autre, sa personnalité refait surface. «Le cerveau de la mère se souvient des multiples facettes de son identité: une professionnelle, une amie, une amoureuse et une femme avec des ambitions», illustre la Dre Sacks.

AU RYTHME D’UN NOUVEAU-NÉ

À 40 ans, Michelle, sommelière dans un restaurant huppé de Montréal, est tombée enceinte. «J’ai eu une grossesse facile. J’avais beaucoup d’énergie. J’étais très en forme. Mais l’après, personne ne m’en avait parlé», témoigne la maman d’Ian, quatre ans. Dans les livres sur la maternité, on apprend qu’à 17 semaines, le foetus a la taille d’une mangue, mais on ne dit rien sur le bouleversement émotionnel qui suit la naissance. «De nombreuses femmes le vivent difficilement. Celles qui avaient une vie très organisée ne sont pas toujours prêtes à suivre le rythme d’un nouveau-né. Aucun accompagnement, pendant la grossesse, ne prépare à cette réalité», confirme la Dre Irène Krymko-Bleton, psychologue et psychanalyste chevronnée. Pour Michelle, le choc a été brutal. «J’ai trouvé ça rough d’être toujours à la maison et de ne plus avoir de vie sociale, se souvient-elle. Au début, j’étais en mode survie.»

Ce matin, Michelle a perdu patience avec Ian qui refusait, pour une énième fois, d’enfiler son pantalon de neige pour aller à la garderie. Elle n’a que monté le ton. Mais depuis, elle peine à chasser son sentiment de culpabilité. «Je me sens encore en transition! J’ai suivi plusieurs ateliers sur la parentalité, sauf qu’à chaque phase de développement, tout est à recommencer. Je me sens inadéquate», admet la perfectionniste. Quand elle se compare aux autres mamans qui déambulent au parc avec leur ribambelle d’enfants, rien ne la console. «Elles en ont deux ou trois et sont en plein contrôle, remarque Michelle, étonnée. Et moi je “rushe” avec un seul enfant!» 

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Devenir mère est difficile. «En tant que société, nous devrions le dire haut et fort. On a tendance à parler un peu trop vite de dépression post-partum», soulève la psychologue Lory Zephyr, qui voudrait que la science s’intéresse davantage à la santé mentale maternelle. Au Québec, de 10 à 20 % des mères reçoivent un diagnostic de dépression post-partum, selon les chiffres de l’Institut national de santé publique du Québec. Perte du plaisir dans les activités du quotidien, aucune envie de s’occuper de son rejeton, pensées agressives envers son enfant, idées suicidaires... Un état dont les symptômes n’ont rien à voir avec la «transition normale» de la matrescence. «À force, toutefois, d’accumuler la fatigue et les frustrations, il y a un risque de développer un trouble de santé mentale. Il faut en parler», prévient Lory Zephyr. Comment dévoiler sa vulnérabilité quand les réseaux sociaux vous bombardent d’images trop parfaites pour être vraies?

TROUVER L’ÉQUILIBRE

La matrescence s’apparente donc à une crise d’ado foudroyante avec des questions existentielles, des poussées hormonales et un corps qui change. «Dans les premières semaines, je n’aimais pas l’image que le miroir me renvoyait. Tu ne trouves pas deux minutes pour te coiffer. Tu sens le lait, le vomi ou la couche souillée. Parfois, les trois en même temps!» caricature Séréna, la maman d’Olivia. Avant la naissance de sa fille, Séréna n’avait jamais tenu un bébé dans ses bras ni changé une couche. «Le processus de maturation a été assez violent. Des gens disent que c’est inné. Je n’y crois pas! J’ai appris sur le tas. J’ai vécu beaucoup d’angoisse, car je doutais de mes compétences. Malgré tout, l’expérience reste magnifique», nuance-t-elle, sereine.

La nuit, Séréna s’installait devant son ordinateur, les deux seins dans son tire-lait en rédigeant son mémoire de maîtrise. «C’était le seul moment calme dans la maison. Je voulais rentabiliser mon temps. Je ne me sentais pas coupable, car Olivia dormait», poursuit-elle. Au bout de quatre mois, la superwoman était au bout du rouleau. Son conjoint a décidé de prendre son congé de paternité. Pendant huit semaines, Séréna a ainsi pu se consacrer à ses études du matin au soir. «J’ai réussi à pondre mon mémoire. C’était important pour moi de concilier mon rôle de mère et mon projet universitaire», ajoute l’enseignante de français au secondaire. C’était sa façon de trouver un équilibre dans le chaos de la matrescence.

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Aucune femme n’y échappe, ni la carriériste vivant une grossesse surprise, ni celle ayant eu recours à la fécondation in vitro pour réaliser son rêve de devenir mère. Certaines mamans se sentent bousculées, d’autres déçues par des attentes irréalistes. L’antidote est de bien s’entourer, disent les psychologues. Avant la Révolution tranquille, les familles élargies jouaient un rôle important dans la vie d’un couple. «Il y avait la mère, la belle-mère, les tantes, les grands-mères. Tout le monde se mêlait de vos affaires! Il y avait au moins une personne pour vous accompagner, pour vous écouter», analyse Irène Krymko-Bleton, aussi cofondatrice de La Maison buissonnière, à Montréal, un espace d’écoute pour les nouveaux parents. La psychiatre ne cherche pas à idéaliser le passé rempli de défauts. Cependant, «la société individualiste, dépourvue de ce collectif de femmes, rend plus difficile la transition vers la maternité». Et avec la pandémie, les nouvelles mères sont plus isolées que jamais. Au moins, il existe aujourd’hui des groupes d’entraide sur Facebook, une mine d’or pour les nouveaux parents.

L’AUTRE NAISSANCE

C’est d’ailleurs par Facebook que Catherine – une autre Catherine, maman de deux filles – m’envoie un message. «Tenter de trouver l’équilibre entre tous mes “moi” est un travail constant», écrit-elle. Quand je lui téléphone, la chef d’une entreprise montréalaise de casting est au bureau avec Sao, sa plus grande de quatre ans. Couverte de petits boutons rouges, la fillette ne peut aller à la garderie. «Est-ce que tu as des enfants?» me demande Catherine d’entrée de jeu pour savoir si l’on parle le même langage. Puis, elle raconte sa «grande plongée» dans la maternité. «Je vivais de nouvelles sensations. Mes hormones me faisaient croire que rien d’autre n’existait. Quand l’allaitement s’est régularisé en mode autocrine [lorsque le lait est produit en fonction des besoins du bébé et non des hormones], vers sept mois, j’ai sorti la tête de l’eau. C’était comme si j’étais en plein milieu de l’océan, sans aucun repère», raconte cette ancienne expatriée, qui a vécu sa matrescence en France, loin de ses proches.

Dans les belles ruelles de Paris, Sao dans le porte-bébé, Catherine a longtemps cherché sa future identité. «Je n’avais pas besoin d’aller au spa. J’avais besoin de stimuler mon cerveau d’adulte. J’avais envie de le sentir pétiller de nouveau», dit-elle. À huit mois, Sao a commencé la garderie, à temps partiel. Seule dans son appartement, Catherine a renoué avec le dessin, une passion depuis l’adolescence. «En exprimant ma créativité, je me sentais nourrie. Quand je retrouvais ma fille, mes bras étaient plus ouverts pour elle, se souvient-elle. J’étais une meilleure mère.»

Catherine venait peut-être enfin de trouver son nouveau «moi». Car, après le bébé, il y a bel et bien une autre naissance, celle de la mère. 

5 RESSOURCES POUR MIEUX VIVRE LA MATRESCENCE

  1. Le balado La matrescence de la journaliste française Clémentine Sarlat
  2. Le livre Maman en construction de la psychologue Lory Zephyr, aux Éditions de l’Homme, paru en 2018
  3. La Maison buissonnière
  4. L’Association pour la préparation affective à la naissance
  5. Le balado Motherhood Sessions de la psychiatre Alexandra Sacks (en anglais)

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