Des millénariaux fortunés militent pour payer plus d’impôts | Clin d'œil
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Des millénariaux fortunés militent pour payer plus d’impôts

Imposer davantage les riches au nom de la justice sociale, si l’idée n’est pas nouvelle, elle est rarement portée par les millionnaires eux-mêmes. C’est pourtant ce que revendiquent 200 jeunes fortunés membres du groupe Ressources en mouvement, qui gagne des adeptes depuis le début de la pandémie. Qui sont-ils?

resource mouvement via Facebook

Les riches millénariaux, on les imagine habillés de vêtements griffés, chaussés de baskets dernier cri, à jongler entre travail et divertissement dans des bureaux de rêve calqués sur ceux de Google. Ces jeunes m’ont plutôt donné rendez-vous à une manifestation pour le définancement de la police à Montréal, où se mêlaient militants de gauche et anarchistes. Un vrai pied de nez aux stéréotypes. Jonathan McPhedran Waitzer, riche anglophone qui rêve d’un monde plus égalitaire, comprend mal mon étonnement. «La police a toujours été un outil d’oppression à l’égard des communautés marginalisées, dont les personnes pauvres, un outil qui sert à protéger les intérêts des plus privilégiés de notre société», lance Jonathan, trentenaire aux mains tatouées. Avec une fortune estimée à une quinzaine de millions de dollars, sa famille se classe parmi les plus riches du pays.

Riche, mais pas chiche. Jonathan et les 200 membres du groupe Ressources en mouvement, âgés de 18 à 40 ans, souhaitent que les 10 % des Canadiens les plus fortunés payent plus d’impôts. «La pandémie a révélé au grand jour l’absurdité du mythe de la méritocratie. Les riches se sont enrichis grâce aux rendements de leur fortune pendant que les moins bien nantis, dont les travailleurs essentiels qui mettent leur vie en danger, se sont appauvris. Nous devons changer la structure de notre économie», affirme Jonathan sous son couvre-visage.

TROP D’ARGENT

La cible? Les familles canadiennes qui possèdent un patrimoine d’au moins 1,6 million de dollars. Il y en aurait 1 593 500 au Canada, selon un rapport du Bureau du directeur parlementaire du budget, publié en juin 2020. Et tant pis si leurs propres parents en font partie. Car ce club sélect de millionnaires possède plus de la moitié des richesses du pays, tandis que la majorité des Canadiens, soit 40 % des plus pauvres, n’en contrôle que 1 %. Une injustice à combattre, pour ces militants.

C’est pourquoi Ressources en mouvement demande carrément une réforme du système fiscal canadien, avec deux mesures phares. L’une imposerait un impôt progressif allant jusqu’à 10 % sur les fortunes dépassant les 20 millions de dollars. L’autre viendrait prélever jusqu’à 55 % sur les héritages de plus de 7,5 millions de dollars. «Les riches ont trop d’argent! Nous pouvons nous permettre de payer plus d’impôts pour aider le gouvernement à financer les services publics», plaide le cofondateur, David Gray-Donald. 

Prenons l’exemple des Thomson, la famille la plus fortunée au pays. Avec plus de 40 milliards de dollars, ils payeraient 4 milliards supplémentaires en impôts. «Ils en auraient encore assez pour acheter plus de 43 000 maisons à Toronto, soit plus que ce dont une famille devrait avoir besoin», peut-on lire sur le site Internet de Ressources en mouvement. Priver les riches de quelques millions de dollars «ne va rien changer à leur style de vie exorbitant. Je ne verserai aucune larme», lâche David, un fils de banquier qui peut s’appuyer sur un pactole familial de 6 millions de dollars.

EFFET DE GÉNÉRATION

David n’est pas né pour un petit pain, les Donald sont riches de père en fils. En remontant leur arbre généalogique, on tombe sur l’ingénieur en chef de la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique, au tournant du 20e siècle. «Sa fortune a été construite sur l’exploitation des terres autochtones volées», dénonce le militant barbu, sans la moindre retenue, depuis la maison familiale de Rosedale, un quartier huppé de Toronto.

Imposer les riches n’est pas leur seul combat au programme. «Leurs revendications d’une meilleure répartition de la richesse et du territoire sont liées aux droits des Autochtones et au mouvement Black Lives Matter. Si les millénariaux sont plus sensibles à ces enjeux, les jeunes riches peuvent l’être aussi. Il y a un effet de génération», analyse Julia Posca, sociologue et chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS).

Ces jeunes éduqués s’érigent aussi contre la brutalité policière, défendent des valeurs féministes et prônent la diversité sexuelle et de genre. Ressources en mouvement, fondé en 2015 et inspiré du groupe américain Resource Generation, s’inscrit dans une convergence des luttes sociales qui marquent notre époque. La tête ballotée entre deux vagues de coronavirus, de plus en plus de riches millénariaux remettraient en question les idéaux capitalistes.

UN COUP D’ÉPÉE DANS L’EAU?

Mais au Parlement canadien, l’idée d’ajouter un impôt de 1 % sur les fortunes de plus de 20 millions de dollars (c’est 10 fois moins que la demande de Ressources en mouvement), présentée par le Nouveau Parti démocratique en novembre, a été rejetée par une majorité de députés. Pourtant, si l’on se fie au coup de sonde de la firme Abacus Data, quelques semaines plus tôt, c’est le souhait des trois quarts des Canadiens.

«Investir dans les programmes sociaux, dont une assurance médicaments universelle, l’accès au logement et la lutte aux changements climatiques, nous permettrait d’avoir une société plus en santé et d’économiser à long terme. L’inaction coûte beaucoup plus cher», explique Colin Sue-Chue- Lam, membre de Ressources en mouvement et étudiant en médecine à Toronto. Il a suivi les traces de ses parents, aussi médecins. «Nous rencontrons des Canadiens de toutes les classes sociales. Notre travail nous ouvre les yeux sur les inégalités», soutient le jeune homme.

Quoi qu’il en soit, il faudra trouver une solution pour éponger le déficit monstre, estimé à plus de 382 milliards de dollars, l’automne dernier. Mais imposer les riches serait «un coup d’épée dans l’eau», pense Robert Gagné, professeur à HEC Montréal. La politique «risquerait même d’effrayer les investisseurs potentiels», dit-il, alors que la relance de l’économie doit passer par plus de productivité. «Si l’on impose les riches, on se tire dans le pied et, en plus, on ne règle pas le problème», commente le chercheur. Les deux nouvelles mesures d’imposition proposées par Ressources en mouvement permettraient de récolter 9 milliards de dollars par année, selon les calculs de ses membres. Or, Robert Gagné n’y croit pas: les riches trouveront des stratagèmes pour éviter de payer plus d’impôts. 

Un constat qui s’est avéré quand le premier ministre Justin Trudeau a haussé les impôts, en 2016, pour les Canadiens qui gagnaient plus de 200 000 $ par année, afin d’accorder, en contrepartie, une baisse à la classe moyenne. Les hauts salariés – loin des millionnaires dans la mire de Ressources en mouvement – ont simplement transféré des revenus sur l’année d’imposition précédente pour éviter de mettre la main à la poche. Capables de se payer les meilleurs fiscalistes, les riches ont plus d’un tour dans leur sac.

LE PIÈGE DE LA PHILANTHROPIE

Ces jeunes riches n’ont qu’à faire un chèque, diront leurs détracteurs. Et ils le font déjà pour différents groupes de défense des communautés marginalisées – à petite échelle, car ils ne contrôlent pas encore la fortune familiale – en tentant d’éviter le piège de l’allié autoproclamé qui impose ses idées. La philanthropie n’est toutefois pas une panacée. «Au problème systémique de l’accumulation de la richesse, on doit trouver une solution systémique», tranche Sylvie Trottier, assise dans la cour arrière de sa maison, dans le chic quartier d’Outremont, à Montréal. Sylvie sait de quoi elle parle. Elle est la fille de l’un des plus grands philanthropes québécois, le PDG de la société de haute technologie Matrox, Lorne Trottier. La Fondation familiale Trottier – Sylvie siège à son conseil d’administration – possède un actif de 160 millions de dollars. Imaginez donc la valeur de leur fortune. «Tout le monde qui a les moyens devrait donner de manière assez ambitieuse. On voit cependant qu’on ne peut pas se fier à la générosité de tous», avance-t-elle, sur un ton réservé.

Les Trottier ne sont pas riches... ils sont ultrariches. La famille fait partie du 0,1 % des Canadiens les plus fortunés. «J’ai commencé à saisir l’ampleur de notre fortune lors du premier grand don de mon père à l’Université McGill, au début des années 2000. J’ai ressenti un malaise. C’est un hasard si je suis née dans cette famille», raconte Sylvie, comme si elle ne le méritait pas. Elle n’a peut-être pas le profil type d’une militante, mais elle veut se servir de son privilège au nom de la justice sociale. «Un impôt sur la richesse ne viendrait pas régler le déficit, mais c’est un outil de plus. Et l’on ne peut pas s’en priver, précise la maman de 36 ans. Ce n’est pas une attaque contre les riches.»

Preuve que la philanthropie est imparfaite, les organismes de charité servent parfois «de véhicules d’évitement fiscal» pour certaines familles riches, prévient la sociologue Julia Posca, de l’IRIS. Une forme de générosité déguisée qui vient creuser les inégalités. «On remet entre les mains d’individus le choix des causes dans lesquelles il faut investir. Ces décisions devraient être prises par des gouvernements élus démocratiquement et conseillés par des experts. Autrement, on ne s’attaquera jamais à certains problèmes, moins glamours, faute de financement », nuance l’experte.

DES JEUNES QUI DÉRANGENT

Alors imposons les riches pour redistribuer aux moins bien nantis, réclament les militants de Ressources en mouvement. Des Robin des bois des temps modernes? L’image aurait de quoi leur déplaire. Car ces millénariaux ne cherchent pas à être sous les projecteurs à tout prix. «Je me sens parfois coupable d’être fortuné», admet David Gray-Donald, qui a compris son privilège alors qu’il était étudiant à l’Université McGill pendant le printemps érable de 2012. Québec, sous les libéraux de Jean Charest, proposait une hausse de 75 % des droits de scolarité. Ses amis, endettés, manifestaient dans la rue pendant que les parents de David payaient tout pour lui. 

Un électrochoc.

Rares sont les familles riches qui parlent de la valeur de leur fortune autour de la table. L’argent reste un tabou. «J’ai toujours eu la liberté de prendre des risques dans mes études et ma carrière. Mais je n’ai pas toujours eu conscience du filet de sécurité qui me permettait de le faire», raconte Jonathan McPhedran Waitzer, qui gagne 80 000 $ par année dans une ONG de lutte contre les changements climatiques. En se comparant, tous racontent avoir vécu le syndrome du «pas si riche», en cultivant le faux sentiment de faire partie de la classe moyenne supérieure. Il aurait fallu leur rappeler que le revenu médian annuel d’un Canadien est de 36 400 $, selon Statistique Canada.

Des manifestants, venus dénoncer les violences policières, s’agglutinent par dizaines autour de la table à pique-nique où nous discutons. Une recrue de Ressources en mouvement vient rejoindre Jonathan. Appelons-la Léa. La professionnelle ne veut pas mettre son entourage dans l’embarras. Car les idées de ces millénariaux dérangent. Lors d’une discussion en famille, l’un de ses oncles a souhaité qu’elle réussisse son pari d’imposer de nouveaux impôts aux riches... mais seulement après sa mort. Tourner le dos à ses privilèges est si difficile...

Léa, comme bien d’autres riches millénariaux, ne tient pas les cordons de la bourse familiale. Elle n’en connaît même pas la valeur. Mais elle sait que ses revendications pourraient lui coûter cher si elle héritait, un jour. «Même si je vis dans un beau condo, avec de belles plantes et de belles décorations, quand je sors de chez moi et que je vois un itinérant qui se pique dans la rue, je suis bouleversée», souffle la brunette. Son père, un homme d’affaires parti de rien, a payé le condo. «J’ai réalisé mon privilège quand je suis devenue propriétaire», explique-t-elle. La jeune femme bardée de diplômes d’écoles prestigieuses a donc choisi de se joindre à Ressources en mouvement. «Dans les sociétés plus égalitaires, les gens sont plus heureux, même les riches», croit Léa, qui a le luxe de pouvoir agir selon ses convictions

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