Sorcières: le pouvoir aux femmes savantes | Clin d'œil
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Sorcières: le pouvoir aux femmes savantes

J’ai grandi dans les années 1990 et 2000 en regardant le film The Craft, inspirée autant par les tenues à la mode des personnages que par les sorts qu’ils jetaient. Puis, comme de nombreuses personnes de ma génération, j’ai lu avidement la série Harry Potter, espérant un petit peu, moi aussi, être invitée à l’école de sorcellerie Poudlard.

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Fast forward de quelques décennies. L’occulte est toujours parmi nous, bien présent dans la culture populaire. En 2017, sur Twitter, la chanteuse pop Lana Del Rey enjoint à ses fans de jeter des sorts pour destituer le président Donald Trump. En 2018, la journaliste française Mona Chollet lance Sorcières: la puissance invaincue des femmes, succès de librairie fulgurant, où elle fait des liens entre l’archétype de la sorcière, le féminisme et l’indépendance toujours menacée des femmes. Des milliers de femmes se disent sorcières: en fait foi l’énorme succès de la plateforme québécoise OUITCH, qui vend rituels et retraites spirituelles.

Tarot, rituel, divination: les pratiques issues de la sorcellerie sont bien visibles sur Instagram, Twitter et YouTube. Elles sont souvent liées à l’industrie du bien-être, comme le yoga ou le reiki. L’activité des médiums, à elle seule, représenterait un chiffre d’affaires de deux milliards de dollars par année aux États-Unis. Curieuse devant cet engouement, je suis allée à la rencontre de femmes qui s’identifient comme sorcières et qui exercent en utilisant les médias sociaux.

Celles qui soignent  

Historiquement, les sorcières étaient des guérisseuses qui se servaient des plantes pour soigner divers maux. La chasse aux sorcières – qui aurait tué jusqu’à 60 000 personnes à la Renaissance et au Moyen Âge – de même que l’avènement de la médecine moderne, dominée par le savoir masculin, ont contribué à les rendre invisibles. Aujourd’hui, pour plusieurs femmes qui connaissent et savent exploiter les vertus des plantes, s’identifier comme sorcières est une manière de rétablir des liens avec ces femmes qu’on a cherché à museler. C’est le cas d’Alexandra Zawadzki-Turcotte, l’herboriste derrière les produits naturels Clotilde du Balai, créés avec des plantes qu’elle cultive souvent elle-même. 

Onguents réparateurs, tisanes apaisantes, sirop pour le sommeil sont au nombre des produits qu’elle vend dans sa boutique en ligne. Comme ces femmes d’autrefois, l’herboriste connaît le corps humain et les façons naturelles de veiller à sa santé. Elle raconte que peu de gens savent, par exemple, où sont situés le foie ou la rate. Ces notions et bien d’autres, les herboristes doivent les posséder pour être en mesure de soigner convenablement les patients. Mais pas de promesses de guérison magique chez Clotilde du Balai qui – bien qu’elle valorise le pouvoir de la médecine naturelle – met en garde contre la pensée magique parfois véhiculée par des personnes se proclamant sorcières. Il faut faire attention, ajoute-t-elle, aux promesses que l’on fait, surtout quand on sait que certains abonnés aux médias sociaux ont tendance à suivre aveuglément les recettes de bonheur physique et spirituel...

Alexandrine Pierre possède elle aussi une gamme de soins naturels pour le corps, Apprenti Ôr’ganik. Elle a fondé cette entreprise en 2018, inspirée par les femmes qui, au Maroc, fabriquent elles-mêmes leurs produits de beauté à l’aide d’argile. Pour sa marque, elle a développé un packaging épuré et des odeurs raffinées. 

Ses articles sont locaux et biologiques. Lorsqu’elle les crée, elle les considère comme des «potions», dit-elle en souriant, certaine d’y insuffler un peu de sa joie de vivre et de son énergie. Elle préfère le terme «light worker» (que l’on pourrait traduire par «travailleuse de la lumière») à celui de sorcière qui, dans l’histoire, s’accompagne d’une certaine violence. Selon Alexandrine, de nombreuses sorcières ont vu leur vie menacée parce qu’on les nommait comme telles, notamment sur les plantations où les esclaves utilisaient des plantes pour se soigner. «C’était considéré comme du vaudou, explique-t-elle. Ces personnes étaient marginalisées, voire persécutées à cause de leurs connaissances. C’est difficile pour la femme libérée noire que je suis de porter fièrement cette étiquette lorsque des femmes incroyablement intelligentes se sont battues pour ne pas l’avoir.» Par Instagram et le blogue de sa compagnie, elle diffuse réflexions inspirées et pratiques de self-care dans une esthétique en effet nimbée d’une certaine lumière. Pour elle, il ne s’agit pas seulement de la vente de produits de soins, mais d’une démarche proposant des solutions plus écologiques et durables pour la société. Si ses clientes sont, tout comme elle, inspirées par l’idée de faire leurs propres produits et d’être plus autonomes, elle aura l’impression d’avoir réussi sa mission. Qui plus est, Alexandrine est fière de donner l’image d’une jeune entrepreneure noire, un rôle qu’elle considère comme politique parce que sous-représenté dans le monde des affaires.

Offrir ses dons  

Ce volet politique du rôle de la sorcière, Vanessa DL n’hésite pas à le faire sien. On peut la voir combiner yoga, lithographie, astrologie et tarot sur Instagram et dans différents médias; on peut aussi regarder ses ateliers en ligne et écouter son balado. Parfois gaffeuse, assurément drôle, on aime la suivre, notamment en raison de sa facilité à vulgariser l’astrologie. Dans ses publications Instagram, elle n’hésite pas à faire des liens avec l’actualité, par exemple entre les mouvements de défense des territoires ancestraux autochtones et les transits des planètes. Lorsque je lui demande comment son militantisme dialogue avec sa pratique de la sorcellerie, celle qui possède un baccalauréat en études des conflits et droits humains répond qu’elle a toujours été quelqu’un d’assez engagé. Elle affirme avoir de la difficulté à différencier le militantisme de la sorcellerie, parce qu’une sorcière travaille toujours pour son village. «Si l’on est consciente de son pouvoir et qu’on ne l’utilise que pour soi-même, pour trouver l’amour ou pour “appeler la maison” de ses rêves, on nie qu’il se passe des choses plus grandes que soi», explique-t-elle.

Au départ, Vanessa était professeure de yoga. Un jour, elle s’est blessée et s’est retrouvée sans revenu. Elle s’intéressait déjà à la sorcellerie, enfant. Comme elle tirait régulièrement les cartes à ses amies, elle a alors décidé de le faire de façon professionnelle. Peu à peu, elle en est venue à offrir des ateliers de tarot en ligne qui ont connu un succès immédiat. Elle qui s’est souvent sentie seule au cours de sa vie a trouvé dans la communauté des sorcières en ligne «un espace sécuritaire, avec des valeurs communes, où l’on commence un processus de réflexion sur soi». Malheureusement, sa visibilité grandissante n’a pas eu que des avantages. Comme si l’on aimait encourager les femmes dans leur ascension, mais qu’on leur adresse les critiques acerbes quand elles remportent un certain succès. Pourtant, cette réussite n’est pas assortie d’une envie de faire fortune, souligne-t-elle. L’aspect entrepreneurial sert chez elle de courroie de transmission entre son esprit créatif et son désir de diffuser ses projets au plus grand nombre possible. Et si, un jour, la popularité de ses services devait péricliter, Vanessa ajoute qu’elle continuerait à trouver des manières de pratiquer sa sorcellerie, qui est au coeur de son identité.

Sabrina Scott est un.e sorcière qui vit à Toronto. 

Iel aussi, comme Vanessa DL, dit s’être découvert.e sorcière dès l’enfance et en avoir ressenti une certaine solitude. Ayant grandi dans le sud des États-Unis, dans un milieu conservateur et religieux, iel devait cacher les titres de livres de sorcellerie qu’iel lisait, par crainte que sa sécurité soit menacée. Désormais, sa pratique est publique: iel est active sur Instagram, rédige un blogue sur la sorcellerie, donne des cours en ligne de tarot et de sorcellerie en anglais et a signé un très beau roman graphique, Witchbody, le tout en terminant un doctorat! Mais même s’iel s’est créé une communauté en ligne, iel trouve son premier réconfort dans les objets inanimés qu’iel utilise – chandelles, herbes et pierres – pour ses sorts et ses rituels. La sorcellerie reste une démarche solitaire pour Sabrina. Iel ajoute que l’archétype de la sorcière, celle qui gagnait sa vie de manière autonome en multipliant les services, lui donne l’impression qu’il y a là un legs d’entrepreneuriat spirituel. Par contre, iel tient à souligner que de nombreux sorciers et sorcières peinent à joindre les deux bouts. Pratiquer la sorcellerie n’est pas synonyme de prospérité économique, loin de là.

Peu importe la manière dont on la conçoit, la pratique de la sorcellerie semble fédérée par la volonté de créer un changement dans la vie d’autrui, que ce soit au moyen des plantes, des astres ou du tarot. C’est dans le but de catalyser ce changement qu’oeuvre Aurélie Cadet, qui se définit comme une guérisseuse. 

Elle voit ses services comme étant libérateurs pour ses clients, à qui elle offre des lectures de tarot: «Au début, les gens venaient me voir pour connaître leur avenir. Lentement mais sûrement, ma fonction de guérisseuse a remplacé la première.» Ce qu’elle voit dans les cartes lui permet d’aider ses clients à mettre des mots sur certaines blessures de leur passé, notamment celles de l’enfance. Même si elle n’hésite pas à recommander une psychothérapie lorsqu’elle croit que c’est nécessaire, elle souhaite que les soins spirituels qu’elle prodigue amènent la personne qui la consulte à avoir de meilleures relations avec elle-même et avec son entourage.

Quelques bémols  

Plusieurs critiques émergent face à la grande popularité des pratiques spirituelles. Aurélie Cadet met le public en garde contre les personnes qui s’improvisent rapidement spécialistes. Elle souligne l’importance de faire des recherches, surtout lorsqu’on négocie avec des entités et des énergies. «Il y a un respect à avoir, une éthique», affirme-t-elle. 

Par ailleurs, Alexandra Zawadzki-Turcotte se fait particulièrement critique à l’égard de la féminisation exacerbée des soins spirituels, qui demandent souvent de se connecter au féminin sacré, à la maternité. Elle explique que le féminisme a milité pour libérer les femmes de telles préconceptions et craint un retour en arrière. Dans le même ordre d’idées, Sabrina Scott nous invite à ne pas associer automatiquement «sorcellerie» et «femmes». Dans l’histoire, les sorcières ont aussi été des personnes queers, des personnes trans aux identités fluides.

Travaillant d’arrache-pied à transmettre leurs connaissances, les sorcières que j’ai interviewées sont bien informées, érudites, créatives et politisées. Elles multiplient les renvois à des livres, à des films. Elles semblent guidées par un profond désir de perfectionner leurs apprentissages. Elles sont aussi très charismatiques. Leurs pratiques les passionnent et c’est, je crois, ce qui attire autant de personnes autour d’elles. Vanessa DL explique que la sorcellerie est pour elle «un filage, un rouage, un centre». Outil de réflexion qui permet de se ménager des pauses dans un emploi du temps où dominent la vitesse et la productivité, la sorcellerie invite à une meilleure connaissance de soi qui ne saurait qu’être utile pour mieux affronter les tempêtes, qu’elles soient individuelles ou collectives. Car, comme le dit si bien Sabrina Scott, «la spiritualité et la sorcellerie sont d’un grand secours en temps de crise».

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