Histoire de seins : gros plan sur une partie de l’anatomie qui suscite l’émoi | Clin d'œil
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Histoire de seins : gros plan sur une partie de l’anatomie qui suscite l’émoi

De la Madone nourricière du Moyen Âge à la pin-up sensuelle des années 1940 en passant par les féministes des seventies, le décolleté a tout à tour été censuré, politisé, célébré et libéré. Gros plan sur une partie de l’anatomie qui suscite l’émoi.

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Couvrez (ou pas) ce sein que je ne saurais voir

Quand il est question de tétons, l’Histoire ne sait plus très bien à quel «sein» se vouer. Menue, opulente, pointue ou inexistante, la poitrine «idéale» évolue au fil des siècles et des cultures, en parfaite représentante des valeurs, des modes et des moeurs de l’époque... et fascine le monde depuis la préhistoire! Si les seins gonflés à bloc qu’on aperçoit sur les statuettes des Vénus paléolithiques sont un symbole de fertilité, le buste proéminent finit par avoir mauvaise presse dans la Grèce antique. La solution pour être au plus proche des proportions esthétiques en vogue? Le mastodeton, un ruban en tissu que les femmes utilisent pour restreindre la croissance de leurs rondeurs mal-aimées. La faute à Aphrodite, déesse de l’Amour et canon suprême de beauté, que les artistes représentent dénudée et affublée de seins petits, ronds et écartés (le décolleté plantureux, lui, est forcément out!). C’est toujours mieux que les Amazones, ces femmes guerrières qui, selon la mythologie grecque, se coupent carrément le sein droit – et le brûlent – pour mieux bander leur arc!

Quelques siècles plus tard, au Moyen Âge, la chasteté est encensée, et la sexualité féminine est considérée comme un péché. Résultat: la poitrine, compressée à l’aide de bandages, tente de se faire discrète et une décoction à l’eau de rose et au vinaigre est recommandée pour celles qui souhaitent réduire visiblement leur taille de bonnet (à savoir si la recette est vraiment efficace, c’est une autre histoire). Seuls les tableaux de la Vierge Marie allaitant le Christ dévoilent un sein plantureux, mais il est forcément maternel et sacré. Il faut attendre la Renaissance pour que les peintres osent enfin représenter le nu féminin, voluptueux et (légèrement) érotique. Pour autant, Botticelli, Raphaël et les autres se gardent une petite gêne et quand les courbes sont généreuses, la poitrine reste modeste. Le mamelon, lui, est presque éclipsé. Qu’à cela ne tienne, à Venise, au 16e siècle, les prostituées le maquillent de rouge vermillon pour appâter leurs clients. Les fines aristocrates du 18e siècle, elles, dessinent une mouche sur leur décolleté pour mieux attirer les regards. C’est certes plus subtil, mais c’est (pour l’époque) tout aussi émoustillant!

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Des diktats à la libération

En 1887, l’illustrateur Charles Dana Gibson dessine une femme dont le buste généreux contraste avec sa taille affinée par un corset. Pin-up avant l’heure, cette «Gibson Girl», indépendante et sûre d’elle, représente un nouvel idéal de beauté à l’américaine... jusqu’à ce que la garçonne des années folles n’arrive. Cette rebelle dans l’âme s’émancipe; elle revendique l’égalité des sexes, en affichant une silhouette androgyne, perdue dans des robes droites qui effacent ses courbes. Arrivent les années 1940 qui idolâtrent autant les formes plantureuses de l’actrice Rita Hayworth, élevée au rang de sexesymbole absolu, que les illustrations de pin-ups hautement érotiques qui font fantasmer les soldats américains partis au front. Au cours des fifties, de nouvelles vedettes – Marilyn Monroe, Jayne Mansfield et Jane Russell – percent l’écran, mais c’est surtout leur décolleté qui affole les foules. Les soutiens-gorges de forme conique se popularisent et permettent d’imiter les rondeurs de ces icônes hollywoodiennes en donnant à la poitrine une allure d’obus, ferme et pointue. Cette plastique est abandonnée 10 ans plus tard au profit d’une silhouette filiforme à la Twiggy, mannequin phare des années 1960. Bref, au cours des décennies, la poitrine est tantôt adulée, tantôt effacée, mais les diktats de beauté censurent encore et toujours la réalité depuis l’Antiquité! Car les seins n’en font qu’à leur tête, quoi qu’en disent les modes et les fantasmes, en embrassant toutes les formes et les tailles possibles.

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Il faut attendre le mouvement hippie pour que le naturel revienne au galop et que les seins se dévoilent – enfin! – sans pudeur. Les féministes des seventies revendiquent leur nudité et reprennent le contrôle de leur corps. C’est la poitrine politisée, celle qui continue aujourd’hui de faire la une lorsque les Femen passent à l’action. Ces «sextrémistes», comme elles se qualifient elles-mêmes, brandissent leurs courbes, autant pour faire avancer le droit des femmes que pour lutter contre la corruption. Leur devise? «Nos seins nus sont nos armes. Sors, déshabille-toi et gagne.» Car si les hommes peuvent s’afficher torse nu sans faire sourciller, le buste des femmes reste, dans nos sociétés, un objet de fantasme qu’il faudrait suggérer sans rien montrer.

Sébastien St-Jean/AGENCE QMI

Mais pourquoi cette zone fascine-t-elle autant l’Occident, puisque tous les humains, ou presque, naissent avec des mamelons? D’après le neuroscientifique Larry Young et le journaliste Brian Alexander, auteurs de The Chemistry Between Us: Love, Sex, and the Science of Attraction, l’allaitement et la stimulation sexuelle des mamelons déclenchent la libération de la même hormone chez la femme, l’ocytocine, qui lui permettrait de s’attacher tant à son bébé qu’à son partenaire. Pour l’homme adulte, la poitrine lui rappellerait le sein maternel. Plus il s’y intéresserait, plus il recevrait de l’affection, et plus les chances qu’il aurait de se reproduire seraient élevées... En bref, le sein serait surtout là pour satisfaire l’homme et le bébé. Hétéronormative et eurocentrique, la théorie (un poil machiste) est problématique. Ne serait-ce que parce qu’en Occident, le décolleté a beau être sexualisé, il n’en va pas de même pour d’autres cultures, notamment dans certaines sociétés d’Afrique, du Pacifique Sud ou d’Amérique du Sud, où les femmes s’affichent nues sans que leurs courbes soient érotisées.

Injections et bistouris

À l’aube des années 1980, un nouvel idéal se profile à l’horizon: celui d’une femme mince et élancée, à la poitrine généreuse, comme Kim Basinger dans 91⁄2 Weeks ou les James Bond Girls, qui prennent des poses lascives dans Octopussy. Pour atteindre ces proportions irréalistes (qui continuent de s’imposer la décennie suivante avec le règne des supermodèles, dont Tyra Banks et Claudia Schiffer), on fait appel à la chirurgie esthétique, qui devient dans la foulée une industrie florissante. 

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C’est au 19e siècle que percent les premières avancées en la matière. À l’époque, on injecte de la paraffine pour augmenter la taille du bonnet... avec un léger hic: le liquide finit par se répandre dans d’autres parties du corps et entraîne parfois la mort! Dans les années 1920 et 1930, les médecins préfèrent transplanter la graisse d’une partie de l’anatomie à une autre. Les fifties, elles, voient apparaître des éponges et des balles en verre qui sont implantées dans la poitrine pour copier le décolleté de Marilyn Monroe.

En 1962, au Texas, Timmie Jean Lindsey entre à l’hôpital pour se faire enlever un tatouage sur la poitrine... et en sort avec une nouvelle paire de seins. Ses chirurgiens, Frank Gerow et Thomas Cronin, ont convaincu leur patiente de passer sous le bistouri dans le cadre d’une intervention novatrice: une augmentation mammaire à l’aide d’implants en silicone, une invention du premier, qui a trouvé l’inspiration en tâtant une poche de sang. La procédure connaît un pic de popularité jusqu’en 1992, quand ces fameuses prothèses – dangereuses pour la santé – sont bannies du marché au profit d’implants à solution saline... avant de revenir en force (de façon plus ou moins sécuritaire) au Canada, dès 2006.

Et maintenant? Avec le boum des réseaux sociaux et des influenceuses, une nouvelle forme d’intervention cosmétique explose désormais aux États-Unis: elle est pratiquée sur les mamelons et permet, grâce à une injection d’acide hyaluronique, d’afficher sous un t-shirt moulant la même protubérance pointue que Kendall Jenner, Bella Hadid et Emily Ratajkowski. N’empêche, en 2020, on semble (enfin!) connaître une nouvelle ère où la différence est célébrée, où les morphologies s’exhibent dans leur pluralité et où le décolleté se dévoile sans complexe, peu importe sa taille de bonnet. Et ça, ça fait un bien fou!

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En bref :  

  • 1,5 : Le diamètre moyen, en pouce, de l’aréole, cette zone circulaire et pigmentée qui entoure le mamelon.  
  • 80 : Le pourcentage de personnes qui portent la mauvaise taille de soutien-gorge.  
  • 8 : La forme de la trajectoire que suivent nos seins lorsqu’on court, d’après une étude très sérieuse de l’Université de Portsmouth.  
  • 27 400 : Le nombre de femmes qui recevront un diagnostic de cancer du sein en 2020 au Canada, contre 240 hommes.    

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