Je ne suis pas une bombe sexuelle (et je m'assume) | Clin d'œil
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Je ne suis pas une bombe sexuelle (et je m'assume)

Elles ne fantasment pas sur les contorsions et snobent les modes d'emploi pour un orgasme simultané en 102 étapes faciles. En clair, une nouvelle génération de femmes émancipées revendique son droit aux galipettes ordinaires, loin du culte de la performance. Gros plan sur ce qui se passe vraiment sous la couette.

Il ne se passe pas une semaine sans que les grands manitous de la libido nous bombardent des meilleures techniques pour prendre notre pied. On déconstruit les ébats amoureux pour mieux les optimiser, comme si le sexe était une simple recette de pot-au-feu. Au nom de la volupté, il faudrait non seulement tout essayer, mais aussi maîtriser les pratiques les plus insolites comme une vraie déesse de la galipette.

Mouais.

Autant se dire la vérité toute crue. En théorie, on n’a rien contre le triolisme ou le double tourniquet hongrois. Mais en pratique, nos glissades érotiques se rapprochent davantage de la comédie que du film porno.

Essoufflées par cette course à la sexo-performance, plusieurs femmes osent enfin braquer les projecteurs sur la sexualité moderne, celle qui se passe dans la chambre à coucher, la vraie, avec ses bruits, ses odeurs et ses ratages. Celle qui n’est pas toujours glamour. Celle qui ne se termine pas systématiquement dans un crescendo de jouissances top synchro. Attestant de ce mouvement, les librairies proposent de nouveaux manifestes du sexe ordinaire: «Ce qui nous intéressait, c’était de raconter nos déboires rigolos, alors que la presse féminine parle davantage de la meilleure façon de devenir une déesse du sexe», explique Emma Defaud, coauteure du livre français Kata Sutra, qui présente avec humour des situations érotico-comiques vécues par cinq trentenaires. «Trouver des dizaines de techniques et d’excuses pour quand on n’a pas envie de faire l’amour, ça touche quand même beaucoup plus de femmes que la position de la toupie thaïlandaise!» Au Québec, Caroline Allard propose Pour en finir avec le sexe, un ouvrage irrévérencieux et décapant dans lequel elle se moque de la sexualité: «Je n’aurais jamais pu écrire ce livre à 25 ans. Je n’aurais pas osé me remettre en question et courir le risque de réaliser que je ne suis peut-être pas aussi hot que je le pense. Mais quand les vannes se sont ouvertes, je n’ai pas mis de temps à trouver des absurdités qui me dérangeaient et dont j’avais envie de rire.» 

Les positions acrobatiques ne me donnent pas plus de plaisir... seulement une sciatique!

Marteau-piqueur, tabouret sénégalais, brouette javanaise... Le sexe est devenu un sport de combat. «Je voulais impressionner ma nouvelle conquête en multipliant les positions au lit, se souvient Sophie, 32 ans. Mauvaise idée. C’était pire qu’un numéro de cirque! À force de me concentrer sur ma chorégraphie posturale, je n’ai eu aucun plaisir...
et je me suis retrouvée avec un horrible mal de dos!»

Les adeptes des positions dites classiques peuvent se rassurer: la réputation du Kâmâsûtra est largement surfaite. On voudrait nous faire croire que les enseignements indiens recensent une infinité de positions sexuelles pour atteindre le nirvana, alors qu’il suffit de s’incliner de 15 degrés supplémentaires ou de se toucher le nez pour transformer une pirogue hawaïenne en poirier érotique. Même si certains couples de gymnastes insistent pour essayer des contorsions impossibles, c’est toujours la position du missionnaire qui recueille l’adhésion générale. Qu’on se le dise.

Les lieux insolites ne boostent pas mon excitation... mais ma hantise du poste de police!

Les gourous de la cabriole voudraient nous convaincre que le sexe en plein air évoque la parfaite communion de deux êtres avec la nature. «Pour gagner ses galons d’amazone du sexe, il faut pouvoir citer au moins trois lieux insolites dans lesquels on a baisé, se moque une coauteure du livre Kata Sutra. Et ne rêvons pas: le plan de travail de la cuisine ne sera jamais assez exotique pour figurer en bonne place dans le palmarès. On peut commencer à la ramener quand on a copulé sur le palier de l’appartement, avec un bonus de 10 points si c’est sur un paillasson en jute et si la porte d’en face est munie d’un judas.»

Marie-Andrée, 28 ans, a été victime de la supercherie:
«J’ai fréquenté un homme qui aimait prendre son pied au beau milieu de la jungle urbaine. J’étais loin de me douter qu’une balade romantique au centre-ville finirait en échange torride sur une table à pique-nique du Vieux-Port de Montréal... C’était un soir de printemps, au milieu de la semaine. Les rues étaient désertes, mais je craignais quand même d’être surprise dans le feu de l’action. J’imaginais la police débarquer, les gyrophares en action et la sirène hurlante. Bref, le sexe en plein air, ce n’est pas mon truc. Je choisis maintenant des amants qui ne rechignent pas devant un terrain de jeu plus douillet.»

Les préliminaires interminables me donnent envie... de passer mon tour!

Que celle qui n’a jamais menti sur la durée de ses ébats nous jette la première bouteille de Tylenol! Pourtant, les préliminaires ne devraient suivre qu’une seule règle: satisfaire notre couple. «Mes clients me demandent systématiquement quelle est la norme, admet Séléna Bergeron, sexologue clinicienne. Je leur renvoie toujours la balle: “Voulez-vous vivre votre sexualité ou celle du voisin?” Il faut prendre avec un grain de sel toutes ces informations et ces sondages qui circulent sur la sexualité des couples.» Dans les films, la seule vue d’un dirigeable au meilleur de sa forme suffit à déclencher une longue et irrépressible lambada dans la région du tanga féminin. Dans la réalité, les relations sexuelles ont lieu sous des draps de flanelle, après une longue journée au boulot. Et cet état de fait autorise certains raccourcis... «Avec le travail, le ménage et les autres obligations, ma libido n’est pas toujours très forte, admet Marie-France, 30 ans. Dans ces moments, soit je passe mon tour, soit j’invoque le droit de faire l’étoile.» De son côté, plutôt que de crouler de sommeil entre deux «léchouilles», Claudia zappe les préliminaires: «Je ne veux pas écourter ma nuit; je me fais déjà réveiller aux aurores tous les matins par mes deux jeunes enfants! Après tout, passer directement au dessert n’a jamais fait de mal à personne.»

«Je veux l’attitude XXX... mais je me retrouve avec des ébats ZZZ!»

On essaie de reproduire les chorégraphies fluides et inspirées des films torrides, mais on se retrouve plutôt avec la tignasse coincée sous un avant-bras et une douloureuse crampe au pied. On veut du sexe qui fait crac boum hue, mais nos galipettes font plutôt splatch, ploc et autres bruits de ventouse causés par nos frotti-frotta libidinaux. En sourdine, c’est la valse des questionnements existentiels qui prend le dessus. «Je suis incapable de gérer le rhabillement post-sexe avec un minimum de classe, admet Annie, 26 ans. Mes vêtements se retrouvent éparpillés aux quatre coins de la chambre, voire de l’appartement. Impossible de préserver le désir de notre partenaire quand on ne porte qu’un soutien-gorge et qu’on part à la recherche de la culotte perdue. On finit bien sûr par retrouver la chose... 10 minutes plus tard, sous le divan du salon, avec les dernières miettes de notre dignité.»

«Les fantasmes ne pimentent pas mes nuits... mais mes soupers entre filles!»

Alors qu’il faut sans cesse repousser nos interdits, les réfractaires aux pratiques dites conventionnelles sont considérées comme des coincées rétrogrades. «Je n’aime pas le cunnilingus, confesse une des auteures du livre Kata Sutra. Ça me stresse. Et ce n’est pas facile à assumer: je ne suis jamais complètement sûre que le mec apprécie vraiment l’exercice. Je me demande toujours s’il ne s’y colle pas simplement dans l’espoir de récolter une petite fellation, par un échange de bons procédés.» Bien sûr, on peut essayer les gadgets érotiques, les jeux de rôle ou les menottes. Mais si l’on perd la clé ou que notre costume de geisha ressemble à un uniforme du Buffet Chan, il ne faut pas s’écrouler de désespoir en pensant que notre avenir sexuel est foutu. Les expériences érotiques qui nous laissent plus perplexe que satisfaite pourront toujours pimenter nos discussions entre copines. Du moins, si l’on veut bien en rire: «Les gens sont souvent susceptibles quand il est question de sexe, explique Séléna Bergeron. La sexualité, c’est le summum de notre intimité. Toute critique vient donc nous toucher encore plus personnellement.» Même avec les copines, le discours est parfois parasité par la crainte du jugement. Si certaines pratiquent carrément l’omerta relativement à leurs histoires de couchette, d’autres détaillent généreusement leurs mésaventures sous le couvert de l’humour. «Je me confie ouvertement à deux ou trois amies triées sur le volet, explique Marie-Andrée, 28 ans. Quand je me trouve avec des copines moins réceptives, je choisis une version édulcorée.»

«Je ne cours plus après l’orgasme... mais après le plaisir!»

«Si certaines femmes ne s’appropriaient pas du tout leur sexualité il y a quelques années, elles ont maintenant basculé dans l’autre extrême, déplore la sexologue Séléna Bergeron. Elles abordent leur intimité comme un mandat professionnel et cherchent sans cesse de nouvelles techniques. Il n’y a pas de honte à vouloir atteindre un orgasme simultané, mais si on s’attribue la note de 5/10 parce que quelques secondes séparent notre orgasme de celui de notre partenaire, il est grand temps de relativiser.»

«Depuis l’adolescence, on se demande si l’on est correcte, si l’on a des relations sexuelles assez souvent, si l’on est normale, si l’on est assez bonne au lit, rappelle Caroline Allard. Difficile de dire où se trouvent les racines du culte de la performance. Dans notre société, le sexe est partout, entre autres dans les magazines qui abondent en trucs pour booster notre sex-appeal ou améliorer nos techniques de fellation. Cette surabondance de conseils nous fait remettre en question notre capacité à être sexy par nous-mêmes ou à poser des gestes sexuels sans avoir de mode d’emploi.» Oublions le sexe efficace et mécanique! Soyons léger, joyeux, complice avec notre partenaire... Les voies de l’épanouissement sont impénétrables et multiples. Ne boudons pas notre plaisir, même si nos ébats se déroulent dans des conditions sous-optimales. C’est en misant sur la satisfaction, et non sur la technique, qu’on s’affranchira de notre obsession de la performance et de la normalité.  

 

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