La douleur exquise | Clin d'œil
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La douleur exquise

Sarah-Maude Beauchesne décortique le fonctionnement de son coeur dans une nouvelle inédite sur fond de pandémie.

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J’habite seule et je suis bien, au quotidien, depuis longtemps. Je décore comme je veux, je soupe quand et comme je veux, j’écoute la musique que je veux (les chansons crève-coeur de Lana Del Rey à outrance), je dors couchée en diagonale dans mon lit... La liberté d’exister selon mon envie du moment me permet d’être bien dans ma peau, dans mon linge mou ou mon peignoir de soie si je feel coquette.

Mais en temps de pandémie, ma solitude saine est parfois un peu moins légère; je me rends compte que j’aurais envie qu’on me parle, qu’on me touche, qu’on me regarde, qu’on existe à côté de moi une fois de temps en temps. Pour combler le vide temporaire, je regarde Sex and the City. C’est ma solution simple de femme en petit manque d’attention. Et comme chaque fois que je m’y replonge – habituellement à la suite d’une peine d’amour ou d’une déception romantique –, je fais d’importants constats sur le fonctionnement de mon coeur.

La douleur exquise. C’est une combinaison de mots qui m’a toujours fascinée, inspirée. C’est le mal qui fait du bien parce qu’on se sent vivre fort, parce qu’on s’enivre du feu qui brûle dans le bas de notre ventre. J’ai toujours assumé mon attirance pour la romance qui érafle la peau du coeur; j’aime mieux marcher dans la rue et pleurer en repensant à des yeux disparus ou à une conversation qui n’existera jamais que de faire le même chemin et de ne rien sentir. Je suis une femme aux tendances dramatiques, je suis confortable dans la mélancolie de mes amours qui passent.

C’est peut-être la faute de Carrie Bradshaw. Sa voix résonne souvent en moi. Je la vois bien clairement quand elle me dit: «Did I really love Big, or was I addicted to the pain, the exquisite pain of wanting someone so unattainable?» (Aimais-je vraiment Big ou étais-je accro à la douleur, la douleur exquise de vouloir quelqu’un d’aussi inaccessible?) C’est peut-être ça, l’amour-comme-dans-les-films; aimer à s’en époumoner, mais sans jamais l’épuiser, sans jamais aller jusqu’au bout des sentiments, sans jamais y rester assez longtemps pour le consommer au complet. Et se sauver au bon moment pour se réfugier dans un coin tranquille de notre mélancolie et s’ennuyer de ce qui était si beau. C’est à ce moment-là que la douleur exquise embarque, c’est le meilleur de l’histoire d’amour. L’ennui, la nostalgie, le sentiment de vide, les questions sans réponse, les photos de moments parfaits qui font des siestes, dans notre tête lourde de grands moments inachevés.

Et c’est dans cet état euphorisant que je choisis les hommes de ma vie. Au pluriel, parce que j’aime croire qu’ils sont un peu partout, éparpillés sur mon chemin de femme, toujours prêts à venir me chambouler avec leurs grandes mains qui me flattent dans le bon sens, leur rire qui me touche, leur recette de nachos au four, leurs anecdotes de voyage dans l’Ouest, leurs cicatrices héroïques, leurs chemises tachées, leurs plaisirs coupables et leur couette de lit qui a du vécu.

J’ai souvent ressenti la douleur exquise.

J’ai aimé un homme qui avait une combinaison prénom-nom tellement élégante que je me plaisais à faire des captures d’écran chaque fois qu’il m’envoyait un texto. J’avais ajouté une lune noire à côté de son contact parce que sa tête était ronde et toujours bien rasée. Look militaire du Mile-End, mais en 2011, donc dans le vent à ce moment-là. Je l’aimais parce qu’il était tout le temps sérieux, qu’il buvait du saké dans de petits verres en marbre gardés au congélo, qu’il portait des cols roulés l’hiver (en laine, à grosses mailles) et que ça lui allait étrangement bien. Je l’aimais même s’il me faisait perpétuellement sentir «trop»; trop grande, trop de bonne humeur, trop mainstream, trop fâchée, trop disponible. Il a vite disparu de ma vie, il a brillé de plein feu par son absence.

J’ai aimé un homme déjà pris. Il avait un ventre fripé, beaucoup de cheveux pour son âge, des espadrilles chères, une Apple Watch, un nez spécial et des anecdotes de party à Los Angeles. Je l’aimais sûrement pour tout ça et pour son indisponibilité. Des fois, on est conne. Ça arrive, il ne faut pas trop se taper sur la tête. Il n’avait qu’une moitié de coeur à m’offrir, je trouvais ça spécial à vivre.

J’ai aimé des hommes fantômes. J’ai couru après eux, je me suis essoufflée, époumonée et, à chaque fois, j’ai perdu la course, la douleur exquise dans le corps.

Mais là, aujourd’hui, je veux arrêter de courir. Je veux voler, même si c’est une image réchauffée. C’est ça que j’ai envie de ressentir comme feeling de déplacement amoureux. Je voudrais peut-être gravir la montagne de l’amour adulte qui ne fait pas nécessairement mal à chaque fois. Je veux aller jusqu’aubout, toucher le ciel. Je veux trouver les défauts de cet homme de ma vie du moment, ne pas paniquer, ne pas me sauver, rester là, les deux pieds dans les premiers nuages. Apprendre à les comprendre, ces défauts-là, faire un album photo avec, aimer de mon plus fort, respirer par le coeur, sentir mon feu grandir sans jamais me brûler, finalement. Et mourir de vieillesse, les cheveux noués en longue tresse, seule ou en cuillère avec un autre corps qui m’aura aimé de son mieux, la peau fripée par trop de belles années.

Et si jamais l’amour comme ça ne vient pas ou si je décide que la vie que je veux vivre en est une de liberté totale, de moi à moi, je me nourrirai d’une fierté essentielle, inépuisable. Je serai fière de mes moments seuls, des recettes que je prends le temps d’apprendre (mon pesto est devenu impeccable, mais je ne divulgue pas mon secret), de mes lectures, de ma sexualité en solo qui s’assume, du temps que je prends pour penser à moi. Je serai fière de pouvoir me permettre de prendre soin, tout simplement. De mes amis, de mon chat, de ma santé, de mon corps, de mon nid, de mon cerveau, de ma vie de femme seule et vraiment pas seule en même temps.

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