Marilou : Fragile et fine pour de vrai | Clin d'œil
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Marilou : Fragile et fine pour de vrai

Elles sont toutes les deux en confinement. Marilou, qu’on a connue par la musique avant de l’aimer pour ses petits plats, s’est encabanée chez elle avec sa petite famille en attendant que la tempête passe. Léa Stréliski, qui nous a récemment offert La vie n’est pas une course, s’est aussi posée dans son propre nid avec les siens, comme si le destin la défiait, ironiquement, de mettre en pratique les conseils qu’elle donne «aux essoufflés» de ce monde. J’ai beaucoup aimé son livre, que j’ai lu avant que tout s’arrête; ça m’avait parlé. J’ai demandé à Léa si elle aurait envie de parler à Marilou. Pas pour faire une entrevue conventionnelle, du genre questions-réponses, pas pour retracer un parcours linéaire. Je me disais simplement que ces deux femmes avaient des vies qui se ressemblaient peut-être, que l’expérience du monde de l’une ferait écho à celle de l’autre et que, nous, on apprendrait quelque chose au passage... Je vous laisse découvrir ici ce que Léa nous a rapporté. C’est un portrait impressionniste sur fond de pandémie qui fait du bien à lire. – JULIE BUCHINGER, RÉDACTRICE EN CHEF

J’ai commencé par lui parler de musique et de bouffe. J’ai une soeur qui est musicienne. Alexandra Stréliski. La pianiste. Je l’entends jouer depuis qu’elle a sept ans. D’habitude, elle se produit sur scène. Mais depuis des semaines, elle est confinée. Comme nous tous. Au moins elle a son piano. La musique ne se taira pas.

Marilou, comme ma soeur, a ça, la musique. Et la bouffe, aussi. La bouffe, ma soeur l’utilise comme thérapie. C’est un deuxième art pour elle. Je voulais savoir si c’était pareil pour Marilou. 

C’est lequel, ton art principal?

«La bouffe... Je pense que ça m’a sauvée. La musique, c’est là... mais c’est pas là.» Je comprends que la chanson a été un parcours traumatisant pour elle. Jusqu’à maintenant et depuis qu’elle est petite. Elle a été projetée dans le show business trop vite, trop tôt. Il est devenu un poids. L’a pressée. Peut-être sans le vouloir, juste en étant ce qu’il est. Le showbiz. Cet univers d’hommes, de gros sous où l’on peut faire des gens une marchandise. La poule aux oeufs d’or. L’histoire est bien connue. Vouloir faire sortir le trésor trop vite. Vouloir le posséder au complet, l’exploiter, être sûr que personne d’autre ne l’aura, vite, vite, vite. Ça se voit tous les jours. Mon Dieu qu’on aime aller vite. Je ne sais pas trop pourquoi. Ça nous rassure? On a peur que les autres aillent plus vite que nous? On a peur de perdre? De perdre quoi?

Marilou et moi sommes toutes les deux confinées. Pandémie oblige. Elle chez elle, moi chez moi. Chez elle, c’est plus beau que chez moi. Chez moi, c’est beau aussi, mais je n’ai pas la discipline qu’elle a, je pense bien. Et puis, j’ai trois enfants dans un petit appart. C’est comme si j’avais trois gros chiens. De toute façon, on ne se voit pas. On se parle au téléphone. À l’ancienne. On ne s’est jamais parlé auparavant. Je la connais plus qu’elle me connaît, je pense qu’elle n’avait jamais entendu parler de moi avant. 

«Je te google», me dit-elle en début de conversation. Plus tard, elle m’avouera être fan de ma soeur.«Tu lui diras comme je la trouve bonne. Ma fille veut toujours écouter sa musique.» Dans l’atmosphère qui règne, dans le silence des rues, je voudrais que ma soeur puisse jouer pour le monde entier.

Maman poule

On est au tout début de la crise. Ça fait quelques jours que c’est commencé. Que nous sommes tous enfermés. Que nous amorçons cette chute libre vers le néant, vers la perte de tous nos repères. Nous sommes en apesanteur. Tout est arrêté. Parler à quelqu’un, n’importe qui, fait du bien. Je suis heureuse de parler à Marilou. J’aurais été très heureuse de lui parler en temps normal, je suis de nature curieuse et j’aurais eu naturellement 1000 questions sur elle, son parcours, sa carrière. Mais là, vu la situation, vu le décapage du superficiel que l’on subit, nous sommes instantanément projetées vers l’intimité.

Dans cette bulle où le temps s’est désormais arrêté, où le flafla a sauté, où nous sommes dorénavant nus, les questions que j’ai envie de lui poser sont juste humaines. Elle devient d’emblée mon amie. Ma camarade de cellule. Comme si, sans se voir, emprisonnées, on se parlait à travers le mur. Comme moi, elle est maman. Elle a deux filles, Jeanne et Rose. «Je sais que je suis mère poule. Que je les couve. Trop. 

Je ne peux pas m’en empêcher.» Huit ans nous séparent, mes enfants sont un peu plus vieux que les siens; j’ai traversé, il y a peu de temps, la petite enfance. Je viens juste de passer de l’autre côté de la montagne. Je sais qu’on récupère de l’énergie après. De l’espace mental. De l’espace émotionnel. Il existe un après les bébés.

«Tu me rassures», me dit-elle. Marilou s’inquiète parce qu’elle se culpabilise. Elle me confie que le temps qu’elle passe à travailler, elle a l’impression de l’enlever à ses enfants. «C’est sûr que lorsque je suis en train de prendre des photos de muffins à la courge, même s’ils sont vraiment beaux et bons, je me demande si je ne devrais pas plutôt être en train de profiter au maximum de la toute petite enfance de ma fille.» Rose, la plus jeune, n’a pas encore deux ans. Quelle maman ne vit pas ça? Je le vivais aussi. Quand ils étaient tout petits. Quand ils ont eu enfin l’âge d’être tous les trois à l’école (quand l’école existait), ça a changé ma vie. Entre zéro et quatre ans, ça fait trop peu de temps qu’on a accouché, on est trop ouvertes. On n’a plus de protection. On est trop vulnérables. On est en état d’alerte constant. On dirait que tous nos sens sont éveillés. On ressent nos petits en permanence. On n’a même pas besoin de les regarder, notre corps scanne la pièce. Jour. Et. Nuit. C’est pas reposant. Et ça rend toute autre activité assez pénible à vivre. 

Le mythe de la perfection

Marilou maintient le cap. «Je le sais que je suis exigeante. Mon chum me le dit tout le temps. Je suis exigeante.» On la sent surtout déterminée. Et visiblement talentueuse. On sent qu’elle est forte, parce qu’elle a souffert et s’en est sortie. On sent qu’elle est belle aussi, fragile, délicate. Ça se voit dans ce qu’elle crée. Ça paraît dans son imaginaire, ses images, sa musique.

Quand elle chante, on sent la fragilité dans sa voix et je pense que je devine en l’écoutant me parler qu’elle a ce que beaucoup de femmes ont, cette soif d’être aimée.

«Je le sais qu’on me juge.» Je lui parle de beauté, de perfectionnisme. Elle sait qu’elle est une personne publique que beaucoup jugent. Elle me raconte ce que ses employés lui rapportent. «Ils se font demander comment je suis dans la vraie vie. Si je suis fine pour de vrai, si je suis là au travail, si j’existe vraiment.» Comme si elle était une ombre, une statue inatteignable.

J’avais aussi un peu cette impression en lui parlant, au début, comme si elle était au-dessus de ses affaires. Je me disais: cette fille-là est plus en contrôle que moi. Ça m’intimidait. Alors qu’en se parlant, en continuant la conversation, nous en sommes venues à parler de mécanismes de défense. Marilou a les siens. «Au début de notre appel, je me disais: “Je veux qu’elle m’aime.”»

Et ça devait être cette appréhension que je sentais. Ses mécanismes de défense qui devaient protéger cette vulnérabilité, qui font qu’on a ce besoin que l’autre nous aime. Nous apprécie. Mais paradoxalement, ce qui dans notre esprit nous met à l’abri est souvent ce qui nous fait le plus mal. J’étais très heureuse de voir les barrières tomber. Je me sentais même choyée de pouvoir avoir cette conversation avec elle. Alors, oui, Marilou est fine pour de vrai. Ceux qui la jugent sont peut-être jaloux. Pas parce qu’elle est parfaite, mais parce qu’elle ose. Elle ose bâtir, créer, essayer, recommencer. Et ça, on gagne toujours à s’en approcher et à le connaître.

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