«Tu fais quoi dans la vie?» Une question à bannir? | Clin d'œil
/society/psycho

«Tu fais quoi dans la vie?» Une question à bannir?

Quand on rencontre une nouvelle personne, les premiers mots qui sortent de notre bouche sont souvent: «Tu fais quoi dans la vie, toi?» Une phrase toute faite qui mène parfois à des conversations intéressantes... parfois à de petits malaises! Est-il temps de changer la formule?

«Bonjour, je m’appelle Elisabeth, je suis journaliste.» C’est, la plupart du temps, ainsi que je me présente à des étrangers. Pourtant, je suis bien des choses, avant d’être journaliste: féministe, fille, soeur, amie, passionnée de voyage. Reste que mon emploi fait partie de mon identité, et un rapide sondage auprès de mes connaissances m’apprend que je ne suis pas toute seule à me définir grandement par mon travail.

Getty Images

Même si cette façon d’approcher les inconnus peut parfois mener à des conversations stimulantes, elle peut aussi provoquer des échanges assez inconfortables. Je me souviens d’une soirée entre amis, où j’accompagnais ma fréquentation du moment, un jeune avocat. J’avais à peine 18 ans, il était plus vieux que moi. Alors que tous les invités discutaient de leur nouvel emploi en cabinet, l’un d’entre eux m’a surpris en me lançant: «Toi, Elisabeth, tu fais quoi dans la vie?» J’étais encore au cégep, et je me suis entendue répondre: «Euh, je vends des vêtements dans une boutique...» Rien de mal, en soi. Mais cela a coupé court à la conversation sur ce que je faisais de mon existence. Pourquoi, malgré tout, est-ce encore la question que j’utilise d’emblée lorsque je fais de nouvelles rencontres?

«Plus qu’une simple occupation, le travail constitue une source d’intégration sociale. Il définit notre éducation, notre salaire, nos relations interpersonnelles, notre statut social et même notre avenir», dit María Eugenia Longo, sociologue du travail, professeure à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et directrice de l’Observatoire Jeunes et Société (OJS). «Depuis presque deux siècles, à l’apogée du capitalisme, les sociétés s’organisent autour du travail, du système de production. La place qu’on occupe dans ce système marque donc notre place dans la société, et dans le système de consommation», explique la chercheuse.

PAS SEULEMENT LES PDG

On pourrait penser que ce sont les gens aux métiers les plus haut placés ou bien rémunérés qui se définissent le plus par leur occupation. Ce n’est pourtant pas le cas. «Cela a plutôt à voir avec la satisfaction que notre travail nous fait ressentir. Oui, les postes mieux payés, plus prestigieux, sont souvent synonymes de satisfaction, mais pas toujours, puisque ce sont des emplois qui viennent avec leur lot de stress et de responsabilités», dit Dre Longo. Plus on est satisfait de son travail, plus on s’y épanouit et plus il fait partie de notre identité. Logique!

Il y a aussi la place qu’occupe le travail dans notre vie. Considère t-on notre emploi comme étant au premier plan de notre existence, ou comme un simple moyen de subvenir à nos besoins? «L’importance qu’on accorde à notre occupation rémunérée dépend grandement de notre socialisation et de nos expériences concrètes, dit Dre Longo. Du passé hérité – de nos parents, par exemple – sur la valeur du travail et de notre propre expérience de cette valeur au présent.» D’après ses recherches, lorsqu’on leur pose directement la question, les gens se définissent rarement d’abord et avant tout par leur emploi. Ses observations sont corroborées par une étude menée spécifiquement sur ce sujet en 2006, au Québec; seulement 7 % des sondés se définissaient en premier lieu par leur occupation rémunérée. 76 % mentionnaient se définir d’abord par leur rôle familial; être père, mère, grand-parent, etc. Et c’est une tendance en hausse, semble-t-il!

«Le marché de l’emploi est plus précaire, et les jeunes savent qu’ilsn’accèderont pas aux mêmes bénéfices que leurs prédécesseurs en se dévouant entièrement à leur carrière. Il y a un retour à l’équilibre; on veut une conciliation travail-famille, se réaliser à l’extérieur du bureau. De ce fait, on se définit moins par notre emploi – même si ça reste un marqueur central», dit María Eugenia Longo.

J’EXERCE UN MÉTIER, DONC J’EXISTE?

On s’identifie donc à notre travail parce qu’on l’aime, parce qu’il estporteur d’informations sur notre statut social et financier. Parce qu’il nous confère un rôle précis dans la société de production ou parce qu’il occupe une place centrale à un moment précis de notre vie. Mais est-ce une bonne chose? Si notre emploi fait tant partie de notre identité, qu’arrive-t-il lors d’une mise à pied, ou d’un départ à la retraite?

Tim O’Brien, conférencier et professeur à l’école d’administration publique de l’université Harvard, affirme dans l’une de ses conférences qu’il est primordial de se détacher de notre rôle professionnel, et de le distinguer de notre personnalité propre. Selon lui, il peut être gratifiant de se donner corps et âme à notre rôle au travail, mais on oublie souvent que les autres réagissent à ce rôle dans le cadre du travail. En dehors de cet environnement précis, ils ne connaissent pas la personne intéressante et profonde que nous sommes. Si on perd ou si on quitte notre emploi, notre identité et notre estime personnelle peuvent donc en souffrir. En bref, quand ton job devient ton identité, les échecs professionnels font plus mal.

Je parle à Charlotte, 29 ans, une ex-relationniste de presse dans le monde de la beauté qui tente maintenant de rediriger sa carrière. «Passer ma vie au travail, courir les événements, ne pas avoir le temps de répondre à un appel de ma mère ou de profiter du temps avec mes amis... c’en était trop pour moi! Quand j’ai quitté mon emploi, je n’avais pas de plan B, mais je savais que la vie de relationniste, c’était fini. Même si ça venait avec la perte d’un titre prestigieux, qui m’a longtemps définie. Mon estime de moi en a pris un coup; je n’ai plus ma belle carte de visite pour me présenter, mais j’espère que de prendre du recul me permettra de trouver autre chose que le travail pour me définir; une passion, un projet.»

À 50 ans, Macha a vécu elle aussi un changementde carrière à 180 degrés. Anciennement rédactrice en chef d’un magazine reconnu, elle a tout lâché pour s’installer dans un petit village du Saguenay, sur le bord du fjord, et... travailler dans une boutique. «Ici, les gens ne te demandent pas ce que tu fais dans la vie. De toute façon, on a tous, ou presque, des jobines qui changent au gré des saisons. Nos conversations en sont d’autant plus vraies, humaines.» Au bout du fil, elle m’avoue n’avoir jamais réellement été carriériste, et avoir renoué avec son identité profonde en quittant son poste dans un beau bureau de la ville de Québec. «Avant, mon emploi était un gros morceau, et j’avais des miettes de vie ici et là. Maintenant, ma vie est un gros morceau, et j’ai des miettes de jobs ici et là», dit-elle, se disant véritablement heureuse de sa vie plus simple, plus contemplative.

Comme Macha, je me demande si meséchanges ne seraient pas plus profonds si je me présentais au monde sans me cacher sous le couvert de ma profession – et sans réduire mes interlocuteurs à leur métier. «Bonjour, je m’appelle Elisabeth, je suis un être complexe animé par une multitude de passions et de projets. Toi, qu’est-ce qui te donne envie de te lever, le matin?» Trop intense? Je vais peut-être devoir retravailler la formulation, mais vous voyez le genre... Au prochain party, on l’essaie?

Sur le même sujet

À lire aussi

Et encore plus