David Goudreault nous raconte Anick Lemay et c'est tout un poème | Clin d'œil
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David Goudreault nous raconte Anick Lemay et c'est tout un poème

Une actrice à grande plume parle de résilience avec un écrivain à grande gueule. De belles étincelles en perspective. 

Photos: Leda & St.Jacques | Stylisme: Sabrina Deslauriers

Anick revient de loin, moi j’arrive de Sherbrooke. On se retrouvesur un coin de rue du centre-ville de Magog, devenu un véritable chantier à ciel ouvert. Ma nouvelle amie aussi a dû subir de grandes transformations, mais elle est maintenant en meilleur état que la plupart de nos infrastructures. D’une certaine façon, c’est encourageant de se rappeler que l’humain a une plus longue espérance de vie qu’un tronçon d’autoroute ou un système de canalisation. «David, je suis contente de te revoir!» Et moi donc. La première fois, c’était sur le plateau d’En direct de l’univers avec huit caméras braquées sur mon embarras, alors que je tentais de lui rendre hommage. Je devrais être moins stressé ce soir. 

Anick a eu la bonne idée de m’inviter à son resto,le Mam’zelle Pub. En plus de rencontrer la copropriétaire et capitaine des lieux, sa sympathique soeur Roxanne, ça me permet de ploguer que leur lobster roll vaut le détour. Après une visite en règle du commerce, on s’installe et on jase. On ne discute pas, on jase, on placote, dans la plus pure tradition québécoise: on saute du coq à l’âne, on se raconte des blagues, on s’émeut, on s’obstine, et Roxanne vient piquer un bout de jasette avant de retourner aux cuisines. En toute simplicité. C’est naturel, vivant. Pas de faux-semblant. Anick a beau être une actrice, elle est authentique; être elle-même est le rôle qui lui va le mieux. 

Son regard pétille quand elle me parle de safamille, dont plusieurs membres ornent les murs du restaurant, figés dans leurs photos aux couleurs d’une autre époque. Roxanne lui pointe leur mère encore enfant, et les deux soeurs s’esclaffent; le père a le regard doux comme le sourire de sa femme; une jeune Anick de dix-sept ans, déjà charismatique, pose en cowgirl à La Ronde. J’ai toujours admiré cette femme, avant même qu’elle ne devienne l’égérie d’une chaîne de pharmacies pour incarner la beauté et la santé... Paradoxal, dites-vous? Non, elle est toujours belle, et elle a retrouvé la santé. «Je refuse de vivre dans la peur ou l’attente, je suis guérie!» Fuck le cancer, il n’a même plus de prise sur son état d’esprit. Anick va de l’avant. 

Derrière, elle laisse des mois d’inquiétude, desouffrances physiques et morales, de la chimiothérapie, de la radiothérapie et des effets secondaires tous plus horribles les uns que les autres. Et une mastectomie complète. De l’hormonothérapie, toujours en cours. Mais le plus difficile est passé et ne la rattrapera jamais. Elle y croit de tout son être, je l’espère tout autant. Anick a été frappée à 47 ans, l’âge exact où mon amie Marie-Josée est décédée des suites d’un énième cancer du sein, un crabe qui s’est trop promené dans son corps. Anick revient de loin, elle risquait d’y rester elle aussi. 

Plus d’un millier de femmes en meurent chaqueannée au Québec, pour 6 000 qui recevront le diagnostic en pleine gueule. «Tu sais la fameuse pub sur le cancer? Celle où tout le monde tombe sur le dos en apprenant le diagnostic? C’est exactement comme ça que ça se passe. Le choc est brutal. Surtout pour ceux qui t’aiment et tiennent à toi, parce que toi...Toi, t’es foudroyé.» Je tire ces mots de son livre, publié par Urbania, Le gouffre lumineux. À lire! 

Elle rigole quand je lui dis qu’elle est écrivaine, «c’est toi qui medonnes ce titre-là!» Bien sûr, et j’insiste: même si ses chroniques devenues un bouquin relèvent moins d’un élan littéraire que d’un désir de contrôler l’information, de ne pas voir sa vie intime étalée et déformée dans n’importe quel magazine, elle a du style. Anick désirait informer le public et la planète culturelle, mais à sa manière. Le résultat est là, l’oeuvre existe. Alors qu’elle traversait un océan de douleurs, ses chroniques, comme autant de bouées, en aidaient des centaines, voire des milliers d’autres à comprendre et à affronter la maladie. Ce n’est pas banal, on est moins dans le human interest, plus dans l’intérêt humanitaire. Allez, deux perles au hasard. Celle-ci, sur un couple soudé par le cancer: «Si c’est vrai que la maladie mesure l’amour, il s’écrit ici avec la grandeur des amours infinies.» On s’approche de la poésie. Et: «Avec ou sans seins, belles femmes, shinons toutes en choeur.» On devrait en faire des drapeaux de cette phrase, non? 

Photos: Leda & St.Jacques | Stylisme: Sabrina Deslauriers

On ne répètera jamais assez à quel point le soutien des prochesest essentiel dans l’épreuve. L’humain est un animal social qui panse ses plaies avec ses liens. Entretenir ses relations relève de la prévention... «Tu ne connaîtras tes véritables amis qu’au moment où la glace cèdera sous tes pas.» Ce dicton inuit a de quoi inquiéter. Pour Anick, c’est plutôt rassurant; au moment où la glace a cédé, dès le jour où elle a su que trois tumeurs logeaient dans ses seins, une armée d’amies s’est mobilisée pour elle. Une armée, oui, le terme n’est pas exagéré quand on parle de ses 24 «fées» et autres «lutins» qui se sont relayés à temps plein pour s’assurer qu’elle ne manque de rien. «Quand je suis blessée, j’ai l’habitude de me refermer, de m’isoler. Mais là, c’était trop, j’étais tellement vulnérable qu’ils avaient toute la place pour rentrer.» 

Pendant qu’une installait sa terrasse pour l’été, l’autre disposaitune table de massage dans le salon, au cas où elle en aurait besoin, et une troisième lui concoctait de la soupe. À chacune son horaire, elles se relayaient à son chevet. Quelques dizaines de précieuses alliées et de bons amis, c’est énorme! Anick en est consciente. Ce sera le seul véritable moment de gêne de toute notre rencontre; c’est avec beaucoup d’humilité qu’elle se sait aimée, profondément, abondamment aimée... Milliardaire, 24 fois! 

Et comme une cerise sur le sundae de l’abondance,sa précieuse fille Simone. Une ado, avec ses humeurs d’ado, mais une belle humaine. Elles sont proches, se confient l’une à l’autre, la maladie n’a rien entamé de leur amour. Bénéfice secondaire de ses cruelles tribulations, Anick sera un modèle de courage et de dignité pour sa fille: une femme forte et sensible, forte parce que sensible, capable de survivre à trois cancers et de décrire l’enfer en cours de route, d’en faire un livre et un documentaire. 

Mont Tétons, c’est le titre magnifique du documentairequi le sera tout autant. À voir sur Moi et cie cet automne, il est promis à une belle vie télévisuelle, puis il sera diffusé par divers organismes avant de circuler librement sur internet. «Le but, c’est de le rendre accessible pour le plus grand nombre, que toutes les personnes qui se questionnent, que toutes les femmes qui devront subir une mastectomie puissent voir ce que c’est réellement. J’ai fouillé partout, j’ai vu des témoignages, des vidéos amateurs, mais rien qui montrait la réalité, qui couvrait tout le processus. Maintenant, ça existera, pour les prochaines.» Faire oeuvre utile, très utile. On y suit cinq femmes à cinq stades différents de la maladie, autant de courageuses qui dévoilent leurs corps et leurs états d’âme pour épauler leurs soeurs, leurs mères, leurs filles et toutes celles qui devront faire face à cette calamité. Une femme sur huit sera atteinte, selon la Fondation du cancer du sein du Québec. Une sur trente en mourra. La solidarité est de mise. 

Réalisatrice, scénariste et narratrice, Anick y a mistout son coeur. Ce documentaire bouclera l’épisode du cancer, elle en aura fait le tour et une saine fatigue se fait sentir. «Je ne suis pas une sainte!» Entre une gorgée de vin et une bouffée de vapoteuse, elle me le répètera à quelques reprises, pour me convaincre. Et pourtant. 

Lorsque je lui fais remarquer que ses actions sontrésolument féministes, elle s’étonne, réfléchit et me donne raison. «Oui, sûrement, je suis d’abord humaniste, mais ça va de soi, je m’adresse et collabore avec des femmes, pour les outiller, leur permettre de reprendre du pouvoir sur la maladie, dans leur vie.» Féministe, donc. Et humaniste aussi. Roxanne me confirme qu’elle croise des gens de tous les genres et de tous les horizons qui se disent inspirés par sa petite soeur. Si Anick représente désormais un exemple de résilience face à la maladie pour de nombreux Québécois et de très nombreusesQuébécoises, elle favorise certainement la sensibilisation au dépistage précoce. Que chacun se sache responsable, que chacune soit alerte aux premiers symptômes et plusieurs vies seront sauvées. C’est déjà beaucoup. 

Et toi Anick, après tous ces traitements et ces opérations, commenttu vas? «Je vais bien, vraiment bien. Je me reconstruis aussi, je retrouve mes repères.» Se redéfinir, se reconstruire sont les mots d’ordre, du corps à l’esprit. «On peut être hyper féminine, même sans seins, ou avec une reconstruction de la poitrine.» Anick est une femme complète, complexe et heureuse. Comme quoi, on peut être privé d’une part de soi sans perdre quoi que ce soit de soi-même. «Je l’aime. Il est fort, il est beau et capable... Je l’aime vraiment beaucoup mon corps.» Et moi j’admire plus que jamais la femme qui l’habite. 

Photos: Leda & St.Jacques | Stylisme: Sabrina Deslauriers

Anick nique la bête 

Il était une fois, puis deux, puis trois fois de trop 

À se taper les traitements de chimio, l’hôpital, les opérations 

Les effets secondaires et la peur primaire, primale de crever 

On l’appelle le crabe, le traitre, le cancer ou la bête 

On la surnomme la brave ou la guerrière 

Mais Anick n’a jamais désiré la faire, cette guerre 

Elle est plutôt une survivante, ou mieux: une résistante 

Forcée à se battre, à saisir l’injustice par les cornes 

À la chevaucher pour mieux niquer la mort 

L’espoir en strap-on 

Aller jusqu’au bout de ce funeste rodéo 

Et tant qu’à le faire, autant le faire avec un sourire et un afro 

Matamore, toréador et taureau à la fois 

Jusqu’au bout du gouffre lumineux 

La dernière séance, au bout du tunnel 

En différé du cosmos, ou en direct de l’Univers 

Fidèle à elle-même, quelques seins en moins 

Mais du coeur en masse 

Battant, comme sa prose 

Regardez-là dompter et promener la bête en laisse 

Au bout d’un ruban rose 

Un hublot unique 

Par ses chroniques, une voix fine, fine plume 

Maintenant on le sait, y’a pas que la vie qui coule 

dans ses veines 

Y’a de l’encre aussi; on a découvert une écrivaine 

Postface du livre Le gouffre lumineux

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