Déconnectés... et heureux! | Clin d'œil
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Déconnectés... et heureux!

«J’ai la paix. Quand je ne suis pas là, eh bien, je ne suis pas là, c’est tout. Je vis le moment présent... Tout le temps!» Johanne, 34 ans, vit sans téléphone intelligent. Il y a onze ans, elle a coupé le service de câble; elle n’a donc plus de télévision non plus. Mère de deux jeunes garçons, elle se félicite tous les jours de ses choix. «Je ne vois que des avantages à notre mode de vie», affirme haut et fort cette technicienne en loisirs.

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Marginale? Oui. Johanne est conscientequ’elle fait partie d’un groupe restreint de gens qui vivent le plus loin possible des technologies. Dans son quotidien, elle ne consent qu’à un ordinateur à la maison avec un accès à Internet pour ses enfants. Selon les chiffres compilés par le CEFRIO, centre facilitant la recherche et l’innovation numérique dans les organisations du Québec, 73 % des Québécois possédaient un téléphone intelligent en 2018, comparativement à 58% en 2016, soit une augmentation de 26 % en deux ans. Toujours dans la province, 92 % des foyers sont connectés à Internet et 79% à un service de câblodistribution ou de fibre optique. L’accès à Internet couvre pratiquement tout le territoire québécois: il est offert à près de 9 ménages sur 10 selon l’Institut de la statistique du Québec.

«On n’a pas de données croisées qui nous permettraient, par exemple, de savoir combien de personnes vivent sans téléphone intelligent, sans Internet et sans télévision», précise Raymond Poirier, chef des communications au CEFRIO.

Cage dorée?

Dans un monde où tout va vite et dans lequel les technologies elles-mêmes évoluent à un rythme effréné, vivre sans être branché peut sembler... caduc. Décalé. Dépassé. «Je ne suis pas un hippie, plaisante Patrick, un traducteur lavallois de 52 ans qui vit sans téléphone intelligent depuis trois ans. Je suis au courant de tout ce qui se passe... Je m’informe différemment, voilà tout. C’est un choix et à voir comment les gens autour de moi gèrent leur téléphone, je dirais que c’est sain!» Johanne est du même avis: «J’entends souvent dire que ça existe, des personnes qui ne sont pas dépendantes de leur téléphone, mais ce n’est pas le constat que je fais. Au restaurant, par exemple. Les gens se connectent à leur téléphone, se déconnectant du même coup de ceux qu’ils aiment!» Marc, 64 ans, trouve cela très déprimant... même s’il croit à la connectivité. «Je travaille constamment avec Internet, dit-il, mais je n’ai pas de téléphone intelligent. Je n’en reviens pas de voir à quel point les utilisateurs n’arrivent pas à s’en passer. Ils sont assis face à face et ils n’arrivent plus à échanger.»

Johanne se demande quant à elle si l’accessibilité auxtechnologies nous rend moins autonomes, débrouillards et même, solidaires. Lors d’un accident de voiture impliquant plusieurs véhicules l’hiver dernier, par exemple, elle a été la seule automobiliste à sortir de sa voiture pour aider les autres et tenter de trouver des solutions. «Tout le monde était sur son téléphone, dans son auto, dans le fossé, décrit-elle. C’est comme si les gens avaient perdu la faculté d’aller vers l’autre...» Au  l du temps, les gens «connectés» peuvent se sentir prisonniers, esclaves: ils sont joignables en tout temps, pour le meilleur et... pour le pire. «La frontière entre notre vie personnelle et professionnelle est plus perméable qu’avant, admet Nadia Gagnier, psychologue, conférencière et formatrice. En étant constamment branchés, c’est comme si on rapportait toujours du travail à la maison... à moins de s’imposer une discipline.» Désactiver les noti cations, restreindre le nombre d’applications, sortir sans son téléphone, ne pas l’apporter à table à l’heure des repas ni dans la chambre à coucher, se ressourcer en passant du temps hors-ligne (le temps d’une  n de semaine au chalet, par exemple): voilà des façons de «tester» notre volonté et notre aptitude à nous débrancher.

En laissant par inadvertance son téléphone dans savoiture, garée à l’aéroport, Geneviève a compris à quel point elle en était dépendante. «Je ne pouvais pas retourner le chercher, je n’avais pas le temps, raconte la Montréalaise de 29 ans. J’ai donc passé ma semaine de vacances au Mexique sans lui. Au début, je capotais: c’était un vrai sevrage! Puis, j’ai réalisé à quel point ma relation était toxique. J’ai beaucoup diminué mon utilisation depuis... jusqu’à me débarrasser de mon téléphone, il y a maintenant six mois.» Geneviève n’a aucun regret. Elle dit vivre plus en adéquation avec ses valeurs et avoir l’impression d’être plus en contrôle. «Je suis super occupée, dit-elle, je fais beaucoup d’heures au travail et j’ai une vie sociale ultra remplie. Je cours après chaque minute de mon temps. Or, je me suis rendu compte que je perdais un temps fou à regarder des niaiseries sur mon téléphone... Maintenant, du temps, j’en ai!»

Vivre... comme avant

Est-ce cela que Geneviève, Johanne, Patrick, Marc, et tous les autres qui vivent «déconnectés» recherchent? Le bonheur d’être libres, en contrôle de leur emploi du temps, à vivre le moment présent de façon plus authentique avec les gens qui les entourent? Pour André Mondoux, sociologue à l’École des médias de l’UQAM, l’exclusion de certaines valeurs de société n’est pas étrangère à notre haut taux de connectivité. «Nous vivons de façon hyper individualiste et nous sommes dans le “ici, maintenant”. Ajoutez à cela le souci de la performance ou plutôt, l’injonction à la performance. Forcément, il y a un essouf ement.» Celui-ci mène, tôt ou tard, à un questionnement, croit le professeur. «Qui suis-je? Qu’est-ce que je fais? Nous n’avons plus de modèle, souligne-t-il. Nous portons notre destin sur nos épaules. Les médias sociaux permettent, en quelque sorte, de retrouver notre identité.» La recherche de clics, de «j’aime» et la quête de sel es parfaits échappent souvent aux «déconnectés». Certains y voient un grand mal de vivre. «C’est quoi le but?», s’interroge Patrick, lui qui adore prendre des photos... de beaux paysages ou des gens qu’il aime, avec son Nikon.

Le journaliste, animateur radio et conférencier Stéphane Garneau a publiéen février un livre qui s’intéresse aussi à notre rapport à la technologie, Survivre au XXIe siècle: rester humain à l’ère du numérique aux Éditions de l’Homme. Dans son essai, il décortique la place qu’elle prend dans notre quotidien, une place démesurée selon lui. « C’est un problème de santé publique, lance-t-il. La dépendance à la technologie modifie la concentration, favorise la procrastination, tue la créativité... S’ennuyer, ça sert à quelque chose! » Depuis le début de l’année, l’auteur de 56 ans met de côté son téléphone dès qu’il entre à la maison à la  n de sa journée de travail. « Je vois déjà des impacts positifs, dit-il. Physiquement, je suis un peu moins stressé, je me sens plus apaisé. Et mentalement, je sens que j’ai plus de ressources cognitives. » Sa faculté à lire, par exemple, s’est ampli ée. « En soirée, j’ai retrouvé ma concentration, assure-t-il. Je viens d’amorcer un cinquième roman en deux mois! Je renoue avec le plaisir de ne faire qu’une seule chose. Quand je lis, je ne fais que lire. »

Faites ce que je dis? 

Pour les enfants, les recommandations de la Société canadienne de pédiatrie sont claires: pas d’écran AVANT DEUX ANS, un maximum d’une heure par jour chez LES 2 À 5 ANS et une limite de deux heures quotidiennement pour LES 5 À 11 ANS, sans contenu violent. Marie-Noëlle, mère de quatre enfants âgés de dix-huit mois à 8 ans, n’a ni cellulaire ni ordinateur portable... et elle vit cela très sereinement! «On priorise tout, sauf cela! s’exclame la Sherbrookoise de 36 ans. On se concentre sur les activités avec les enfants... Et puis, on se sent libres.» Plusieurs entrepreneurs de la Silicon Valley, la mecque du développement technologique mondial, limitent d’ailleurs l’exposition des écrans à leur progéniture. «C’est parce qu’on connaît personnellement les dangers de la technologie», avait affirmé à l’été 2017 Chris Anderson, ex-rédacteur en chef du magazine Wired et maintenant à la tête d’une  rme de fabrication de drones. «Ces professionnels ne permettent pas ou peu de présence sur les réseaux sociaux, mentionne l’auteur Stéphane Garneau, qui s’intéresse à la culture numérique depuis vingt-cinq ans. C’est la grosse tendance en ce moment.» Et si on s’en inspirait?

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