Une journée... dans la vie d'une danseuse burlesque | Clin d'œil
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Une journée... dans la vie d'une danseuse burlesque

Si le mot burlesque semble évoquer un divertissement coquin d’une autre époque, à quoi ressemble-t-il exactement en 2019? On a suivi une danseuse dans les coulisses de son art, plus vivant que jamais.  

Patrick Beauchemin

Si vous ne savez pas trop ce que mange le burlesque en hiver, rassurez-vous. J’en avais moi-même une idée plutôt vague, jusqu’à ce que je me retrouve à discuter avec Sugar Vixen dans une loge du Wiggle Room. À l’origine, il ne s’agissait que d’un divertissement sexy, mais après avoir pratiquement disparu, le «néo-burlesque» a vécu une renaissance dans un courant de contreculture au cours des années 1990. Le genre a alors pris un tour nettement plus politique et féministe. Moi qui croyais mener une entrevue légère et frivole, me voilà face à une artiste à l’esprit vif et à la verve engagée. La belle Anglo est tombée dans la danse à 6 ans, après la mort de sa maman. Hip-hop, salsa, ballet classique, ballet jazz; tout y passe. Puis, au cégep, elle fait la rencontre d’une conférencière inspirante, une activiste qui est – selon ses mots – une totale badass ... et une performeuse burlesque. Sugar ne veut plus qu’une chose: être comme elle. Mission accomplie.    

18h30 Lorsque j’entre dans le bar à l’ambiance feutrée,Sugar est sur scène pour une dernière répétition. En vêtements de tous les jours, les cheveux recouverts d’un foulard enturbanné, elle repasse sa chorégraphie un peu pour elle-même, en version contenue. Entourée de velours rouge et de tapisseries, elle a le geste approximatif et modéré. On sent que le numéro se passe davantage dans sa tête que sur la scène. Les fesses posées sur un récamier tout droit sorti d’un bordel des années1920, je l’attends, déjà conquise par le charme vieillot des lieux.    

19h00 Dans la loge où l’artiste se prépare, je posema première question. Ce n’est pas même une question, plutôt un brise-glace, mais devant Sugar Vixen, on comprend vite qu’il n’y a pas de glace à briser. Volubile, la pétillante blonde n’attend pas de permission pour partager ses vues sur son métier, qu’elle considère comme un vecteur de changement social. Se dé nissant elle-même comme une féministe intersectionnelle, elle s’en amme sur le bien-fondé d’un art qui transgresse les standards de beauté, qui pervertit les stéréotypes de genres et qui subvertit notre façon de concevoir la féminité. Oui, elle évoque la sensualité du burlesque, son érotisme lent dans un monde qui va trop vite, cet univers magnifique où retirer un gant contient toute l’anticipation sensuelle du monde, mais surtout, elle affirme haut et fort le pouvoir que donne cette forme d’expression aux femmes et la réappropriation de leur corps qu’elle permet.    

19h30 Sugar se prépare auson de l’obturateur du photographe, qui tente d’immortaliser ce passage de la femme au personnage. Je la questionne sur ce nom qu’elle a choisi, qu’on pourrait maladroitement traduire par «adorable femme fatale»: «Pour plusieurs performeuses, leur personnage de scène est complètement di érent d’elles. Moi, c’est la meilleure version de moi-même. Je voulais un nom où s’entrechoquent mon côté doux et gentil, et mon côté rentrededans, rock and roll», explique-t-elle. Elle me décrit la saveur particulière qu’elle apporte, comme artiste, au burlesque, une saveur inspirée des stars du rock glam des années1970, qui savaient s’emparer de la scène et s’y déchaîner. Le turban vole et des boucles blondes, indomptables, apparaissent. Tranquillement, les traits de Sugar Vixen, le personnage, se dessinent.    

21h00 Je prends le pouls de la faune environnante, cherchantà encapsuler le profil de l’amateur de burlesque montréalais. C’est tout le monde, semble-t-il. Une mère et sa fille, des couples de quinquagénaires, des groupes d’amis festifs, des touristes. L’ambiance est détendue, un brin langoureuse. La gérante se promène en reine entre les tables et caresse constamment sa plantureuse poitrine avec des sourires entendus, pour mieux attirer les regards vers son décolleté infini. Pendant ce temps, en coulisses, c’est une ambiance de troupe de cirque qui règne. L’espace est minuscule et la complicité, manifeste. Une petite porte donne sur le toit et sur la nuit. Les artistes semblent fébriles. «Quand je ne serai plus nerveuse avant un show, ce sera ni. Mais dès que je suis sur scène, je suis bien. Je suis moi. Je peux faire ce que je veux. Ça me procure un pouvoir incroyable», avoue Sugar. Déjà, à quelques minutes du début du spectacle, son énergie est différente. Plus suave. Plus chatte. La magie opère peu à peu.    

Patrick Beauchemin

21h30 Pinot Noir, l’animateur de la soirée, donne le coupd’envoi. Dans son personnage de faux Français au visage peint en blanc, il nous annonce que «les puceaux et pucelles de burlesque seront déviergés en tab*****». C’est donc la main posée solennellement sur la fesse du voisin que chaque spectateur prononce un serment! Puis, les premières artistes viennent con rmer les dires de Sugar: il y a autant de performeuses racisées que caucasiennes, et la diversité corporelle est au rendez-vous. La minceur côtoie les rondeurs pulpeuses, le ferme et musclé avoisine le souple et doux, et tout ceci est beau et assumé. Je vois des femmes, des vraies, bien dans leur corps et leur féminité. Si vous cherchez des poitrines refaites, ce n’est pas ici que vous les trouverez. Ici, le sein se porte vrai, qu’il pointe ou qu’il pende, qu’il soit énorme ou discret, avec pour seule constante le mamelon dissimulé sous un pompon tournoyant – homme comme femmes. Car oui, le public a droit à un performeur «boylesque»!    

22h30 Les numéros sont variés, allant de la claquetteà des performances plus théâtrales, en passant par un exotisme quasi carnavalesque. Ici, à l’opposé de n’importe quel bar de danseuses nues, ce n’est pas tant l’arrivée qui compte que le chemin pour y parvenir. Chaque bout de tissu qui tombe soulève la foule et je comprends alors le sens de cette expression qu’a souvent utilisée Sugar durant l’entrevue: «emotive entertainment». On est dans l’émotion, dans l’évocation, dans l’anticipation. Et les maîtres de ce divertissement sont sous les projecteurs, en total contrôle de leur effet sur un public conquis.    

23h30 Enfin, Sugar entre enscène. Elle m’avait promis sa version de la «pin-up cupcake», avec un côté vicieux et féroce complètement inattendu; je suis servie. Sur l’air de «Mack the Knife», Sugar s’éclate. Ses boucles blondes angéliques, sa carnation laiteuse d’oiseau de nuit et son sourire éclatant contrastent avec ses nombreux tatouages et sa drive à tout casser. «She’s sugar and spice, but nothing nice», avait clamé l’animateur, et c’est exactement ce qu’elle livre. Sous son chapeau de gentille matelot, elle a la dégaine du pirate et l’énergie d’une diablesse, allant jusqu’à nous brandir un canif sous le nez. Je l’avais regardée performer sur Internet et ça n’a tout simplement rien à voir. Le burlesque se déploie en direct. Le charme opère dans le vrai, dans la proximité et la complicité avec le public, dans l’énergie inimitable d’une artiste que l’écran ne sait que piètrement transmettre.    

  

Chanceux que vous êtes, le Wiggle Room – seul cabaret dédié au burlesque au Canada – a pignon sur rue sur le boulevard Saint-Laurent à Montréal. Entrez-y festifs, ouverts et coquins, vous ne serez pas déçus.

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