Le gaslighting: quand le doute règne | Clin d'œil
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Le gaslighting: quand le doute règne

Un soir, un homme rentre très tard. «Je t’avais pourtant dit plusieurs fois que je sortais avec des amis», lance-t-il à sa femme inquiète. Le problème? Elle ne s’en souvient pas du tout. Et ce n’est pas la première fois. Serait-elle victime de gaslighting, phénomène qu’on appelle «détournement cognitif» au Québec? Regard sur cette technique de manipulation très nocive, entre avis de spécialistes et témoignages.

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Le gaslighting consiste à manipuler une personne dans le but de la faire douter de sa mémoire, de son jugement, de ses émotions, voire de sa santé mentale. «Le phénomène peut se produire autant dans un cadre affectif que social ou professionnel. C’est un abus très récurrent. Le gaslighter utilise diverses stratégies dans le but de semer la confusion dans l’esprit de sa victime. La seule constante, c’est que ça se passe toujours entre deux personnes en relation de confiance», explique le psychologue Hubert Van Gijseghem.»

Le terme, devenu plus courant dans les dernières années, esttiré de la pièce de théâtre Gas Light. C’est cependant dans l’adaptation cinématographique Gaslight, sortie en 1944, que plusieurs ont découvert le phénomène. On y voit un couple normal, si ce n’est que le mari s’amuse avec les perceptions de sa conjointe. Tellement, qu’elle en viendra à croire qu’elle est complètement folle. «Le gaslighting se produit toujours dans le but de dominer. Le manipulateur va mettre en doute des souvenirs communs, des faits. Il peut même aller jusqu’à déplacer des objets pour arriver à ses fins.»

Le gaslighter peut aussi raconter le plus naturellement dumonde un moment vécu avec sa victime, en en changeant totalement le contexte. Troublant, vous dites? Et ça peut aller plus loin. Le bourreau pourrait également affirmer avec assurance à son partenaire d’affaires qu’il lui doit 2500 $ plutôt que 1000 $ pour tel ou tel contrat. Si bien que ce dernier lui versera la différence en doutant de lui-même. «Les gains du gaslighting peuvent se récolter à moyen et à long terme, mais aussi de manière immédiate», ajoute Van Gijseghem.

Du rêve au cauchemar

Qui peut bien se laisser prendre à ce jeu cruel? C’est son aspect le plus terrifiant. «Tout individu normal est une victime potentielle. Par normalité, j’entends un individu qui a une bonne et saine insécurité. Dans ce cas, c’est facile d’être attiré par une personne qui affiche un charme et une assurance inébranlables», explique Van Gijseghem.

Lise, femme douce et calme, a naturellement tendance àentretenir des relations sans nuages. Quand elle a rencontré le flamboyant et sympathique Jean, jamais elle n’aurait cru tomber dans le piège du détournement cognitif. «On se connaissait depuis plusieurs années. Un jour, on s’est recroisés avec des amis, et notre relation a commencé. C’était mon premier amoureux. Je ne crois pas que j’étais influençable, mais je n’avais pas de référent de relation saine.» Au début, Lise a bien dénoté quelques incohérences. «Jean me sortait toujours des anecdotes un peu farfelues sur son quotidien. Sincèrement, je ne me posais pas de questions outre mesure. C’est quand on a emménagé ensemble que les problèmes ont commencé. Il me mentait constamment, cachait ses infidélités. Un matin, une fille que j’avais souvent remarquée en train de parler à mon amoureux dans les soirées entre amis a cogné à la porte en demandant à le voir. Jean est arrivé à s’en sortir, en niant qu’il la connaissait, en me disant que j’imaginais des trucs. Ils ont été en couple quelques années quand je l’ai finalement quitté.»

Selon la psychologue Julie Roussin, il n’y a pas de profil type de victime. «Mais j’ai quand même remarqué une tendance chez la plupart d’entre elles à percevoir spontanément les autres d’une manière très positive. De façon un peu naïve, elles ne peuvent pas s’imaginer que certains sont capables de poser des actions malveillantes», affirme-t-elle. Pourtant, rien n’est jamais tout blanc ou tout noir.

Jules l’a constaté en acceptant un emploi comme recherchiste pour une émission de radio. Alors qu’il croyait avoir décroché un poste de rêve dans une industrie très compétitive, il venait plutôt de s’embarquer pour un an d’enfer. «J’y ai rencontré le pire être humain.» En équipe avec une journaliste compétente, mais hargneuse, Jules a vite été mis en garde. «On m’a dit que c’était une femme à la personnalité difficile. J’étais loin de me douter que ça irait aussi loin.» Dès le départ, ça coince. «Elle m’a dit d’emblée qu’elle n’avait pas besoin de recherchiste, qu’elle connaissait tout. Elle essayait constamment de me prendre en défaut. Quand je lui envoyais une information qu’elle m’avait demandée, par exemple, elle affirmait que je m’étais trompé, que ce n’était pas ce dont elle avait besoin. Je me suis mis à douter de moi.» Tellement qu’il a envisagé de changer de carrière.

Les gaslighters sont parmi nous

Alors que les victimes n’ont pas de profil clair, les gaslighters sont avant tout des manipulateurs aguerris. Le détournement cognitif devient alors une des nombreuses cordes à leur arc. «Souvent, les bourreaux sont des hommes qui présentent des traits élevés de narcissisme, de machiavélisme et de psychopathie. Malheureusement, ce sont des personnes qui prennent du plaisir à faire du mal à l’autre», explique le Dr Hubert Van Gijseghem, qui a exploré le phénomène dans l’ouvrage Narcissisme, machiavélisme et psychopathie: la triade sombre.

C’est ce qu’a pu tristement observer Camille en tombant sous lecharme d’Olivier, un jeune musicien créatif, intense... et très troublé. «Une semaine après notre rencontre, il m’avouait son amour. Un mois et demi plus tard, j’emménageais chez lui. Trois mois plus tard, il me faisait sa première menace de suicide.» L’amour fou s’est peu à peu mué en relation en dents de scie. «Même quand j’ai appris que ma mère n’avait plus que quelques mois à vivre, il a réussi à m’engueuler violemment pour un détail.» À travers son comportement erratique, Olivier s’est mis à recourir abondamment au gaslighting pour mieux dominer Camille. «Il me mentait sur ses déplacements, sur ce qu’il faisait. Je l’ai souvent entendu, par exemple, raconter à des amis une soirée qu’on avait passée ensemble en changeant plein de détails. La maladie de ma mère me préoccupant beaucoup, je me disais que ma mémoire devait me jouer des tours.» À la longue, Camille s’est mise à douter de sa valeur, convaincue d’être une très mauvaise conjointe. Et Olivier n’a pas hésité à en profiter. 

«Les gaslighters sont des experts pour détruire la confianceen soi des autres. À force de voir ses perceptions niées et de se faire constamment prendre en faute de manière sournoise et inattendue, la personne est de moins en moins capable de se défendre et se remet constamment en question», indique Julie Roussin. «Les bourreaux laissent très souvent des coquilles vides dans leur sillon, pour ensuite passer à la prochaine victime», renchérit le Dr Hubert Van Gijseghem.

Lise, qui vit aujourd’hui une relation amoureuse saine, se rappelleson enfer avec émotion. «Quand j’ai laissé Jean, j’avais l’impression d’être en train de devenir complètement folle. Il dégageait tellement d’assurance... C’était beaucoup plus dur de défendre ma version des faits. Il ne reculait devant rien pour avoir raison. Il m’a déjà lancé en pleine dispute que c’était à cause du cancer de son père qu’il était aussi troublé. Il ne me l’avait jamais dit. Notre conflit a pris une autre direction lorsqu’il s’est mis à me reprocher de ne jamais l’écouter. Ce qui était faux. Son père n’était pas du tout malade», raconte Lise, encore éberluée.

Film Gaslight

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Film Gaslight

Sortir du brouillard

Comment prendre conscience qu’on se trouve dans un schéma relationnel aussi nocif, surtout quand on est fortement affaibli par l’acharnement de l’autre? Selon Julie Roussin, il faut se fier à son instinct. «Quand on ne se sent pas bien, il y a une raison. Le problème n’est pas d’être en désaccord. L’important, c’est comment l’autre le reçoit. S’il invalide ou diminue immédiatement nos émotions, c’est un excellent signe qu’on se trouve dans une relation malsaine.»

Hubert Van Gijseghem conseille de rétablir les faits le plus rapidement possible si on pense être victime de détournement cognitif. Votre patron affirme que vous avez mal compris sa demande? Montrez-lui le courriel qu’il vous a envoyé. Votre ami vous assure à tort que vous n’êtes pas arrivé à l’heure prévue? N’hésitez pas à rectifier le tir. Tenir un journal peut aussi s’avérer utile. «Quand c’est possible, apportez des preuves. La personne qui croit être victime doit s’assurer d’être outillée pour vérifier les faits. Si un gaslighter est démasqué, il risque de changer de cible. Son plaisir réside dans le fait de déstabiliser l’autre», explique le psychologue.

C’est ce qu’a pu réaliser Camille quand elle s’est mise àconfronter Olivier plus directement sur ses tentatives de gaslighting. «Dès qu’on abordait le sujet, il se fâchait. Je lui ai montré des preuves, je l’ai mis face à ses mensonges... C’est là que ça a commencé à se corser. Olivier a préféré qu’on se quitte plutôt que de m’avouer qu’il me mentait.» Ce qui ne l’a pas empêché de continuer. «À ce jour, j’ai entendu plus de quatre versions différentes de notre rupture. J’hallucinais. Ça a été – et c’est encore – très difficile à vivre.»

Le conseil que tous, autant psychologues que victimes,donnent aux personnes qui croient subir du gaslighting? Partir.

«Sérieusement, courez. Sauvez-vous dès que possible», lance spontanément Van Gijseghem. «La conversation ne servira souvent à rien, ou sera extrêmement difficile. Même dans un cadre professionnel, songez à partir. Ou du moins, d’être le moins dépendant possible du gaslighter. Tenez-vous loin.» La psychologue Julie Roussin abonde dans ce sens. «Malheureusement, il est très rare que ce type de personnalité change.»

Reprendre ses esprits

Quand la relation avec le gaslighter est terminée, le travail de guérison est souvent long et sinueux. La victime, très affectée psychologiquement, peut avoir de la difficulté à aller chercher de l’aide. «J’ai eu tendance à me taire, à ne pas en parler autour de moi, et ce, même à mes proches. J’avais honte. Je commence tout juste à me confier davantage à ce sujet. Encore aujourd’hui, j’ai tendance à beaucoup me méfier», avoue Lise. Julie Roussin conseille toutefois de faire un bilan en psychothérapie sur la relation problématique. «Ça peut faire tout le bien du monde d’aller valider ses impressions avec une personne neutre dans un environnement sécurisant.»

Jules, par exemple, n’a pas hésité à aller consulter pendant sesquelques mois de pause professionnelle. «Après ma démission, je n’arrivais plus à aller travailler. J’ai eu peur que mon ancienne collègue passe le mot sur mon incompétence dans le milieu, et elle l’a fait d’ailleurs. J’ai réussi à revenir au travail grâce à une amie qui m’a offert une chance inespérée. Ça m’a permis de reprendre confiance en moi. Par contre, je suis conscient que j’ai beaucoup plus de difficultés à dire oui à des projets dont je ne connais pas l’équipe. J’ai trop peur de revivre la même situation.» Même son de cloche du côté de Camille qui, à travers une psychothérapie et de multiples lectures, prend soin d’elle avant tout, et ce, même si Olivier ne lâche pas le morceau. «J’essaie déjà de gérer ses fréquentes prises de contact. Je ne suis vraiment pas prête à rencontrer quelqu’un d’autre en ce moment.»

Les victimes de gaslighting sont-elles condamnées à retomberdans le même piège? Est-il possible de développer de nouveaux rapports sains malgré les traumatismes qui peuvent suivre? Selon Hubert Van Gijseghem, il y a toujours espoir. «Absolument! Oui, des traces de ces mauvais traitements resteront certainement. Mais je crois sincèrement qu’une nouvelle relation saine peut apporter la guérison. Il suffit, même si ce n’est pas facile, de faire confiance à nouveau.»

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