La drague après #MeToo | Clin d'œil
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La drague après #MeToo

Depuis la naissance du mouvement #MeToo, le monde n’affiche plus le même visage. Qu’en est-il de cette nouvelle dynamique relationnelle au Québec?

Depuis la naissance du mouvement #MeToo, le monde n’affiche plus le même visage. On licencie des hommes puissants dans une pléthore d’industries, les comportements autrefois tolérés sont dénoncés, le langage change, ainsi que la façon dont les rapports interpersonnels et professionnels sont illustrés à l’écran. Mais qu’en est-il de cette nouvelle dynamique relationnelle au Québec? Accessoirement, comment draguer aujourd’hui? 

C’est en octobre 2017 que l’affaire Harvey Weinstein éclate. Cette exploitation trop familière d’unrapport de force inégal saisit le monde entier. Si des événements précédents, comme les accusations contre Jian Ghomeshi et Bill Cosby, causent des secousses notables, avec Weinstein, l’échelle de Richter explose. L’actrice américaine Alyssa Milano reprend le #MeToo fondé dix ans plus tôt par la militante Tarana Burke, qui deviendra #MoiAussi au Québec. Environ 20 millions de tweets plus tard, on accuse formellement certains individus alors que d’autres s’en tirent sans être pointés du doigt. 

Redéfinir l’inacceptable 

Pour Eric Chandonnet, auteur du recueil de chroniques Victime de la porn, le mouvement exacerbe ses appréhensions de longue date. «J’ai toujours l’impression que je dérange une fille lorsque je l’aborde, alors je ne le fais pas. Et le mouvement #MoiAussi, que je considère comme une avancée positive, me donne encore plus de raisons de choker.» Une appréhension vraisemblablement répandue, selon Robert Whitley, chercheur et professeur adjoint au Département de psychiatrie de l’Université McGill, qui a mené une étude auprès d’hommes divorcés en 2017. «Ils ont abandonné le monde du dating parce qu’ils perçoivent un fossé historique dans les rapports homme-femme. Ils dénotent de la méfiance. Et avec la modification des normes sociales, ils ne savent plus exactement ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas faire. Ce qui était acceptable hier ne l’est peut-être pas aujourd’hui.» 

Aux antipodes d’Eric et des sujets étudiés par le professeur Whitley, on retrouve David, qui a souhaité témoigner anonymement. «J’ai fait des trucs inacceptables, que j’associais à l’époque à une vie sexuelle débridée. Aujourd’hui, je le regrette», avoue-t-il. «Quand on a su qu’Éric Salvail se servait de son pénis pour taper sur l’épaule de ses collègues, je me suis reconnu. Le mouvement #MoiAussi m’a fait prendre conscience que ça n’avait aucun sens.» Au Québec, l’affaire Salvail a d’ailleurs jeté une lumière sur les questions de consentement au sein des communautés LGBTQ+. Aux États-Unis, c’est le cas de Kevin Spacey, ex-vedette de la série House of Cards, qui a créé une onde de choc similaire. 

Distorsion 

Comment se fait-il que l’expérience soit vécue si différemment du côté de l’agresseur et de la victime? «Les femmes ont presque toutes connu un harceleur dans leur vie», explique Fiona Schmidt, journaliste et auteure du guide de drague ludique L’amour après #MeToo. «En revanche, quand on interroge les hommes, peu se sentent concernés. Il y a déjà un grand problème de perception entre ce que les hommes et les femmes estiment être une agression sexuelle.» 

Depuis dix ans, la psychologue Amanda Luterman se spécialise dans les rapports affectifs et sexuels. «Les femmes sont plus nombreuses à chercher un soutien thérapeutique après une agression, alors que moins d’hommes se sont posé la question dans mon bureau à savoir s’ils ont mal agi en matière de consentement dans leurs relations.» En ce sens, #MoiAussi a servi de prise de conscience pour la gent masculine, selon Fiona Schmidt. «Beaucoup d’hommes à qui j’ai parlé m’ont dit qu’ils n’avaient pas réalisé qu’une drague lourde pouvait être considérée comme du harcèlement sexuel. Le mouvement #MoiAussi leur a permis d’être plus attentifs aux réactions des femmes.» 

Michel Dorais, sociologue de la sexualité à l’Université Laval, s’intéresse à ces enjeux depuis plus de trente ans. Il a interrogé une quarantaine de personnes LGBTQ+ dans le cadre de son dernier livre, Après le silence. «Les personnes de la communauté sont souvent ridiculisées quand elles parlent d’inconduites sexuelles, à l’instar des femmes, qu’on a souvent négligé de croire. Dans la communauté gaie, un individu risque de se faire dire qu’il l’a cherché s’il se plaint d’une agression. Ce n’est pas parce qu’une personne aime le sexe qu’elle veut en avoir avec n’importe qui.» 

Comme dans les films 

Qu’est-ce qui a mené à ces regrettables débordements, qui ne datent clairement pas d’hier? Selon Fiona Schmidt, «on vit dans une société sursexualisée. On est censé penser au sexe et en consommer en permanence. La séduction est plus que jamais un indice de virilité. C’est une réalité brutale pour les hommes. Il faut être puissant, draguer, bander... Il y a une pression énorme, permanente.» Cette injonction serait décuplée par notre rapport à la pornographie. «On y voit souvent des femmes soumises, qui disent non. Et qui cèdent ensuite», explique-t-elle. «La culture pornographique, qui est partout, brouille les pistes entre ce qui est admissible, ce qui fait partie d’un jeu, et ce qui relève du consentement ou pas.» David cite l’ouvrage Le principe du cumshot: le désir des femmes sous l’emprise des clichés sexuels, de Lili Boisvert, pour bon nombre de ses révélations. «Le lien entre la drague occidentale et la culture du viol est évident. La femme doit se montrer chaste et vertueuse, et doit donc commencer par refuser les avances d’un homme. Surtout, elle ne doit pas montrer son désir. Malheureusement, certaines femmes se prêtent à ce jeu. Il faut tenter de décoder ce qui est bon à certains moments et ce qui ne l’est pas à d’autres.» 

«Je ne suis pas en défaveur de la pornographie», précise la psychologue Amanda Luterman. «Comme dans tout, c’est une question de dosage, et ça nécessite une prise de conscience du caractère fictif de la chose. Mais effectivement, le scénario prédominant en pornographie, c’est celui de la femme qui résiste et qui, par la suite, devient très généreuse sexuellement.» Morag Belisle, journaliste de 24 ans, a vécu un tel épisode où sa résistance ne générait qu’une insistance renouvelée de son conjoint à l’époque. «Il était tellement insistant! J’ai enlevé ma robe de chambre, je lui ai lancé un condom et je lui ai dit “Tu veux me fourrer? Vas-y”. Il l’a fait. Pendant l’acte, je lui disais d’arrêter, mais il a quand même continué. Puis il s’est endormi. Même si j’ai dit oui, clairement je l’ai fait pour que ça finisse. Je n’en pouvais plus. Ça m’a vraiment traumatisée. Après l’agression, je n’ai pas touché un gars pendant trois mois. J’avais peur.» Éventuellement, la vie sexuelle de Morag a repris son cours dans un cadre plus sain. 

Cette image de l’homme au désir continu perdure également dans la communauté gaie, alors qu’on attend des hommes qu’ils aient toujours envie de rapports sexuels. «Il y a ce préjugé à propos de ce milieu, comme quoi il est plus ouvert», indique Michel Dorais. «S’ils sont mal à l’aise face à une approche, les homosexuels se font souvent répondre que la drague fait partie de la vie. Oui, mais le respect s’applique à tout le monde. Les hommes hétérosexuels et les hommes gais ont beaucoup en commun», continue-t-il. «Les préférences sexuelles varient, mais la manifestation du désir se ressemble. Après tout, les hommes sont éduqués de la même façon.» Certaines femmes lesbiennes ou bisexuelles peuvent d’ailleurs s’inspirer de ces approches plus directes, faute d’autres modèles. Selon Marie-Pier Boisvert, du Conseil québécois LGBT, « il y a des femmes qui reproduisent ces comportements propres à la masculinité toxique parce que c’est ce qu’elles pensent qu’elles sont censées faire.» 

La peur dans les deux camps 

Si cette nouvelle prise de conscience a du bon, elle ajoute beaucoup de couches d’interprétation possibles à un simple signe d’intérêt sexuel ou romantique. «On ne devrait pas avoir peur du mouvement #MoiAussi», affirme Mélanie Michaud, auteure humoristique et mère de famille monoparentale de 38 ans. «Je trouve que les gens sont maintenant plus attentifs sexuellement.» David est d’accord: «J’ai l’impression que ça n’a pas fermé la porte aux gars, mais plutôt incité les femmes à mieux s’exprimer sur le consentement.» La psychologue Amanda Luterman renchérit: «Maintenant, les femmes s’attendent davantage à ce que leur plaisir soit aussi central à la relation. Et si elles ont vécu des traumatismes, elles ont besoin d’établir un lien de confiance dès le début de l’interaction avec l’autre. Chez les plus jeunes générations surtout, on attend des hommes qu’ils soient capables d’avoir cette conversation avec elles.» 

Morag, par exemple, a adopté une nouvelle attitude depuis qu’elle a été agressée. «À chaque fois que je ne suis pas à l’aise avec un gars dans mon lit, je m’en vais. J’ai vraiment appris à m’écouter davantage. Quand je ne suis pas bien, je l’assume. Je dis non plus facilement.» Selon Mélanie, c’est une bonne piste de solution. «L’idée est de réaliser que le sexe, ça se passe à deux. Le plaisir des hommes ne prédomine pas.» 

«Cela dit, vivre un traumatisme ne veut pas dire qu’on n’aimera plus jamais une sexualité plus osée», précise Amanda Luterman. «Ça ne signifie pas qu’on veut toujours faire l’amour de façon tendre et fragile. C’est souhaitable de jouer avec les rapports de force, qu’on soit survivante ou non. Mais pour avoir ce genre de sexe, il faut se sentir respectée et en sécurité dans la relation.» Vania Larose, mère de famille monoparentale, abonde dans le même sens. «Ce n’est pas parce qu’il y a eu le courant #MoiAussi qu’il faut arrêter d’avoir du hardcore sex si on le souhaite. Ce n’est pas automatiquement dégradant envers la femme. Dans le cadre d’une relation sexuelle, ça peut être un jeu très plaisant. Quand les rapports sont clairs et transparents, pourquoi pas?» 

Dans le quotidien de Mélanie, le plaisir est toujours au rendezvous. «La game est plus simple. On dit ce dont on a envie, ce qui ne nous tente pas. Je trouve ça même plus cochon, à la limite. On dirait que l’intimité est décuplée dans ces moments-là. Mais je suis peut-être chanceuse aussi.» David renchérit. «L’homme n’est plus le seul responsable du plaisir de la femme. Au lit, c’est vraiment donnant-donnant.» 

Pour la suite du monde 

Comment un homme, peu importe son orientation sexuelle, peut-il signaler son intérêt, alors? La psychologue Amanda Luterman suggère une approche «dans laquelle il est attentif aux signaux de son partenaire. Si une personne ne se concentre que sur ses pulsions ou son désir, elle peut rater des signaux révélateurs, comme des bras croisés, un recul en cas de rapprochement, un sourire poli mais empreint de malaise... » Selon Michel Dorais, cette conscience face à l’autre passe par des connaissances appropriées. «Il y a une éducation générale à faire chez les hommes. Certains pensent que c’est critiquer la masculinité en elle-même, mais c’est faux. Il faut s’occuper des hommes de demain. Ils doivent apprendre à gérer leur attirance.» 

Trop timide pour faire les premiers pas? On peut tenter les premiers clics. Selon Marie-Pier Boisvert, du Conseil québécois LGBT, les applications, si on apprend à bien les utiliser, peuvent être des formes d’émancipation, puisqu’on se sent moins seul dans l’orientation de ses désirs. Et on sort, du même coup, du bar comme principal lieu de socialisation. Si les applications peuvent être une belle avenue pour certains, ça peut aussi s’avérer difficile pour d’autres. «Je n’ai jamais eu de chance là-dessus. Il y a juste des photos! Je ne plais pas aux personnes que je trouve attirantes, ça donne très peu de contacts», confie Eric Chandonnet. Pour Vania, les craintes des hommes à la suite de #MoiAussi ont un peu terni l’approche virtuelle. «En allant sur Tinder, le gars risque de dire dès la première phrase: “Ouais, moi je vais te le dire tout de suite, c’est vraiment juste pour baiser.” D’accord... Moi aussi je vais bien, j’aime la littérature et le cinéma...» À son avis, «le flirt se perd un peu au profit du #MoiAussi. Mais au moins, ça a le mérite d’être clair.» 

Et comment les femmes peuvent-elles signaler leur intérêt, d’ailleurs? Elles doivent avoir le droit d’exprimer leur attirance sans peur du jugement, selon Fiona Schmidt. «Neuf fois sur dix, ce sont les hommes qui font les premiers pas en matière de séduction. Les chiffres sont stables depuis 40 ans. Pourquoi? Parce qu’au mieux on voit la femme comme une féministe, au pire comme une pute.» Selon David, «on n’a pas encore de consensus sur la manière dont les femmes devraient draguer. Si une fille veut trop, ça ne paraît pas bien», dit-il, faisant écho aux propos avancés dans L’amour après #MeToo. «J’aimerais ne plus faire de move, attendre que les filles le fassent, mais elles ne le font pas. Je me sens obligé d’avoir le rôle de celui qui entreprend. C’est encore l’homme qui prend le risque. On dirait que la séduction vient avec un côté macho. La drague est à réinventer.» 

À force de s’écouter et d’être attentif aux autres, le désir deviendra peut-être un territoire à défricher ensemble plutôt qu’un terrain miné par des codes désuets. Seul le temps nous dira quelles formes la drague risque de prendre. 

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