Les dérives du partage sur les réseaux sociaux

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Les dérives du partage sur les réseaux sociaux

Jeudi 19 juillet 2018
Alors que les statuts-fleuves sur les murs Facebook de nos amis faisaient partie de la norme au début de la décennie, de nos jours, la tendance s’est un peu essoufflée. Contre vents et marées, des individus persistent toutefois à publier du contenu très personnel. Cette écriture de soi questionne nos propres limites et celles de l’intimité. Mise au point.

 

 

Lorsque la mère de Jasmine, 27 ans, est décédée il y a quatre ans, elle a ressenti le besoin de partager publiquement ce qu’elle vivait. «Je voulais en parler, mais je me sentais mal de le faire avec mon entourage qui m’entendait continuellement me plaindre. Je me suis alors tournée vers les réseaux sociaux.» Rose, 26 ans, utilise fréquemment le web pour exprimer ses états d’âme. «Je considère Facebook ou Instagram comme des outils de communication à part entière», dit-elle. 

 

L’humain a toujours ressenti la nécessité de témoigner de son vécu, campe la sociologue Diane M. Pacom. Selon elle, les gens ne parlent pas plus d’eux qu’avant, mais ils le font dans un contexte différent. Il est devenu normal et répandu que la vraie vie soit filtrée par les nouvelles technologies. 

 

«Aujourd’hui, il est acceptable d’exposer ce que l’on ressent au grand jour, ce qui était impensable auparavant. Nous vivons à une époque où la culture ambiante accorde de l’importance aux émotions et à la personnalité. C’est une toute nouvelle façon de se présenter à l’autre», ajoute Madeleine Pastinelli, sociologue et professeure à l’Université Laval. 

 

 

INTIMITÉ À GÉOGRAPHIE VARIABLE 

 

Les réseaux sociaux ont transformé les notions de privé et de public. La frontière de l’intimité prend alors un tout autre sens, avec ce que certains nomment l’extimité: une intimité mise en scène. «C’est un concept théorisé par l’auteur Serge Tisseron, poursuit la sociologue Madeleine Pastinelli. Avec les réseaux sociaux, par exemple, l’intimité se définit selon la subjectivité de l’individu. Il choisit avec soin ce qu’il partage de sa vie personnelle.» 

 

Jasmine est bien consciente du contrôle qu’offrent les plateformes numériques. «Je décide quand et comment j’aborde un sujet, ce que je ne pourrais pas nécessairement faire dans une conversation, évalue l’employée de soutien à l’UQAM. Je crois que je n’ai pas la même facilité à raconter mon vécu oralement. Je réalise que je gère beaucoup mes comptes sur les médias sociaux comme un blogue ou un site Internet... Un peu comme si j’étais ma propre marque!» 

 

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Madeleine Pastinelli évite d’évoquer le narcissisme comme motif de cette extimité. Selon la spécialiste des communautés en ligne, nous sommes tous en quête de liens et de reconnaissance. Tout ce bruit sur les réseaux serait simplement la transposition du désir bien connu des humains de parler d’eux. «À l’ère de l’individualisme, chacun veut être le roi de son petit groupe», ajoute Diane M. Pacom. 

 

Rose trouve l’exercice extrêmement libérateur. «Quand je me fais siffler sur la rue, je ne suis pas nécessairement capable de répondre sur le coup. Lorsque j’exprime ma colère plus tard, sur mon mur Facebook, je reçois une grande vague de solidarité.» En transposant cet événement de la sphère privée à la sphère publique, elle le rend même politique. 

 

Comme on a pu le voir avec le mouvement #MeToo, les réseaux sociaux deviennent des outils de mobilisation et de dénonciation redoutables. Il y a quelques semaines, Jasmine a décidé de s’afficher publiquement comme survivante d’une agression sexuelle. «Certaines personnes ne comprennent pas mes motivations à écrire sur des sujets poignants de façon aussi intime, dit la jeune femme. Mais je trouve qu’il est très important d’en parler, de démocratiser certains enjeux.» Et les nouvelles technologies lui donnent une tribune accessible pour le faire. 

 

Pour la Montréalaise, qui se décrit comme étant plutôt renfermée socialement, l’exercice de s’exprimer par le biais de son profil est excessivement thérapeutique. Elle concède quand même que le nombre de «j’aime» peut affecter son moral. Les réseaux sociaux fonctionnant par algorithmes, les publications se noient parfois au milieu des milliers d’autres. 

 

 

SE CONNECTER AU «NOUS» 

 

La culture du «je» est toutefois secouée par les reègroupements qui se tissent sur la toile. Les réseaux sociaux se révèlent parfois comme de puissants outils de solidarité. À petite échelle, cette entraide peut se traduire par l’entourage qui se mobilise autour de la publication d’un proche, tandis que dans une perspective plus large, on observe la création de communautés de soutien bien celées sur des groupes privés ou publics. 

 

Dans ces espaces spécialisés, il est facile de retrouver des personnes qui traversent les mêmes épreuves que soi. «Écrire à des inconnus sur Facebook me laissait voir que, malgré la solitude, nous sommes tous les mêmes face aux tragédies», confirme Jasmine. 

 

Ces groupes virtuels offrent une stabilité qu’on n’obtient pas nécessairement au quotidien. Nous ne vivons plus dans un contexte où la famille, le travail et le quartier restent passablement immuables. «Aujourd’hui, il est commun de divorcer, de changer d’emploi et de déménager à plusieurs reprises, énumère Diane M. Pacom, ce qui nuit à la fiabilité des cercles physiques.» Avec les téléphones intelligents, une présence numérique est toujours à la portée de la main. 

 

«Sur Internet, on peut rapidement se sentir compris et entendu, ce qui génère une sensation de bien-être», rapporte Valérie Van Mourik, clinicienne-chercheuse au Centre de réadaptation en dépendance de Montréal. Des témoignages très intimes au sein de ces communautés en ligne mettent en lumière des réalités qui échappent aux canaux de communication traditionnels. Des individus prennent la parole afin de faire tomber les tabous, des crampes menstruelles jusqu’aux sujets plus difficiles, comme celui du viol ou du deuil. 

 

 

 

 

LE DÉCLIC À AVOIR

 

Les expertes s’entendent pour mettre des balises à la pratique du journal extime. La Dre Marie-Anne Sergerie, psychologue spécialisée en cyberdépendance, avance qu’on devrait s’inquiéter si la personne semble agir par obligation, par besoin, plutôt que par choix. «Quand quelqu’un vit de l’anxiété parce qu’elle n’obtient pas l’approbation des autres sur les réseaux sociaux, c’est un signal clair qu’il y a une dépendance.» 

 

Valérie Van Mourik conseille de tenter de conserver un équilibre entre ses interactions sociales virtuelles et réelles. «On ne peut pas utiliser qu’un seul moyen – ici les médias sociaux – pour combler ses besoins interpersonnels, puisque ça risque de devenir problématique.» Et il faut garder en tête que tout ce qui procure du plaisir peut créer de la dépendance. 

 

Lorsque les publications sur le web s’alourdissent ou deviennent troublantes, les proches doivent rester attentifs. La Dre Marie-Anne Sergerie suggère de prendre le temps de parler directement à la personne concernée, mais en privé, afin qu’elle ne diffuse pas publiquement davantage d’informations sur sa situation. «Malheureusement, il y a toujours des personnes malintentionnées qui scrutent les failles des gens afin de tirer profit de leurs moments de vulnérabilité», indique-t-elle.

 

Les internautes qui se lancent dans la pratique du journal extime en connaissent habituellement les règles du jeu. «Je suis plus conscient de ce que ça représente maintenant. Quand Facebook est sorti, j’y disais n’importe quoi», avoue Éric, 37 ans. «Je regrette d’avoir divulgué des informations sur mon fils, surtout depuis qu’on sait comment Facebook gère nos données...» Pour sa part, Julie, 43 ans, prend de plus en plus son temps avant de publier du contenu, notamment lorsqu’elle vit une grande colère. Dans le passé, des statuts trop enflammés lui avaient causé des problèmes au travail. La vigilance est effectivement de mise. Même si notre réseau est restreint, rien n’empêche une capture d’écran ou un partage non désiré. En cette ère du piratage informatique et du vol d’identité, les enjeux de confidentialité se complexifient. 

 

Pour Chiara Piazzesi, professeure de sociologie à l’UQAM, l’extimité permet peu de retours en arrière en cas de débordements. Même si on supprime une publication, il peut en rester des traces. Cette notion de la permanence commence tout juste à être explorée légalement. «Les utilisateurs réclament le droit à l’effacement parce que nous ne possédons aucun contrôle sur certains contenus qui peuvent demeurer éternellement accessibles. On ne se pose ces questions qu’en 2018, après des années d’utilisation d’Internet.»

 

Toutes les répercussions des nouvelles technologies sont difficiles à mesurer puisqu’elles évoluent plus vite que la recherche. Chose certaine, elles offrent des possibilités jamais vues jusqu’à présent. «Tu peux mobiliser les gens et les amener à réfléchir, juge Rose. Ce sont des outils particulièrement efficaces.» En cas de déprime, une panoplie de moyens numériques donnent accès à du soutien. Les réseaux sociaux s’y insèrent, avec leurs forces et leurs faiblesses. L’essentiel est d’en comprendre les limites... avant de tourner la page de son journal extime. 

 

 

UNE COMMUNAUTÉ CONNECTÉE SERRÉE 

 

Les groupes de discussion se multiplient sur les réseaux sociaux. Ces cercles informels peuvent rassembler des proches ou de parfaits inconnus à la recherche d’oreilles attentives. Un exemple parmi tant d’autres est le Groupe d’entraide en santé mentale (Canada), composé de 2040 membres sur Facebook. 

 

«Nous voulions créer un endroit sécuritaire, sans critique ni jugement, décrit Anne-Marie, l’une des fondatrices. En plus d’y retrouver de l’empathie et du soutien, nous guidons les utilisateurs vers les bonnes ressources lorsqu’on le peut.» Les membres s’y entraident et s’offrent souvent de poursuivre les échanges en messages privés lorsque le contenu devient très personnel. Des rencontres physiques ont été organisées dans le passé, mais l’exercice s’est avéré difficile. «Les gens plus anxieux ou déprimés peuvent avoir un blocage à sortir de chez eux, à rencontrer de nouvelles per- sonnes dans le monde réel. Le numérique leur permet tout de même d’établir un contact.» 

 

 

ALTERNATIVE CONFIDENTIELLE EN LIGNE 

 

Quand extérioriser nos émotions sur les réseaux sociaux ne suffit plus, on peut se tourner vers des ressources en ligne comme Pause Thérapie. Il est possible d’y consulter par clavardage ou vidéoconférence des psychologues certifiés par l’Ordre des psychologues du Québec. 

 

Sa fondatrice, Sofia Benyahia, désire que la psychothérapie devienne accessible à un plus grand nombre de personnes. «Les soins en santé mentale ne sont pas un luxe!», déplore-t-elle. 

 

Les services en ligne permettent de réduire le coût de la consultation, d’une part, mais aussi d’éviter au client de s’absenter du travail. «Même la salle d’attente constitue un frein pour certains patients, explique Sofia Benyahia. Pour les personnes provenant de petits milieux, la crainte de rencontrer un voisin ou un collègue demeure.» Grâce à cette plateforme numérique, la rencontre est réalisée dans un environnement confortable, choisi par le patient. 

 

Et, en cas de crise, pas besoin d’attendre son rendez-vous hebdomadaire! Si un professionnel est disponible au moment où on navigue sur le site web, on peut lui parler immédiatement. Pour plus de détails, rendez-vous à pausetherapie.ca.

 

 

MIEUX PRÉVENIR QUE GUÉRIR: LE GUIDE 2.0

 

Puisque les conséquences d’une publication que l’on regrette peuvent faire mal, Dre Marie-Anne Sergerie, psychologue spécialisée en cyberdépendance, suggère d’adopter ces trois comportements avant d’appuyer sur le bouton «partage».

 

1. Il faut s’assurer d’assumer pleinement ce que nous nous apprêtons à partager, autant devant nos proches que devant notre employeur. «Le truc le plus facile demeure de s’imaginer prendre le micro pour dire notre message à haute voix devant un public. Si on ressent un sentiment de gêne ou de malaise, on s’abstient!» 

 

2. Il est préférable de s’accorder un temps de recul si on s’aperçoit qu’on écrit sous le coup de l’émotion. «Lorsque les larmes nous montent aux yeux ou que nos joues rougissent sous l’effet de la colère, on ne réfléchit pas de façon rationnelle. Prendre une pause avant de publier permet de se modérer.»

 

3.  Avant de publier, on identifie à quel besoin on est en train de répondre lorsqu’on partage une information personnelle avec les autres. «En définissant si on cherche à être rassuré ou encouragé par exemple, on peut aussi se demander s’il n’y a pas de meilleure manière de combler ce besoin.» 

 

 

Photos: iStock

 

Isabelle Langlois