Evelyne Brochu: nouveau départ

C'est hot !

Evelyne Brochu: nouveau départ

Jeudi 22 août 2019
On aime l’actrice, on va découvrir la chanteuse. À l’aube de la sortie de son premier album, celle qu’on retrouvera bientôt dans la troisième saison de Trop est une femme pleine d’amour et de projets. Rencontre.

 

 

Je sais. C’est cliché de débuter une entrevue en décrivant le moment où l’artiste est entré dans la pièce. Mais lorsqu’Evelyne Brochu franchit le seuil de ce petit café de Saint-Henri par un jour de pluie, elle fait littéralement irruption comme un éclat de lumière dans la grisaille, un coton ouaté immaculé sur le dos, des bottines blanches aux pieds et le visage nu. Elle tend un bras comme pour m’inviter vers elle et me fait la bise dans un frôlement, avec un sourire et de la douceur dans les yeux. Attablées devant un cappuccino et un croissant, on parle spontanément de petites choses de la vie, de bribes de son quotidien dans le quartier, de choses ordinaires en somme. Il y a quelque chose d’envoûtant dans les mots qu’elle choisit et dans les gestes qui accompagnent sa voix. Une voix douce, limpide, qu’elle a gravée dans un premier album cousu main et sur mesure par l’auteur-compositeur-interprète Félix Dyotte, et qui sortira en septembre. Entre cette expérience, la nouvelle saison de Trop, qui sera diffusée sur ICI Tou.tv cet automne, ses projets, son nouveau rôle de maman, ses angoisses et ses joies, Evelyne a de quoi jaser... Je lance l’enregistreuse. 

 

 

La musique

 

«Cet album, c’est vraiment une histoire d’amour amical avec Félix qui dure depuis le cégep. On a formé ensemble notre identité musicale, artistique et celle de notre âme un peu. Et en plus d’être mon grand ami de toujours, c’est, d’après moi, un génie. Ça fait longtemps qu’il m’invite à collaborer avec lui et je me trouve chanceuse, parce que c’est comme d’être invitée à faire du ski avec un skieur olympique: tu es entre bonnes mains et tu accèdes tout de suite à un niveau inespéré!»

 

Evelyne se replonge avec un plaisir évident dans les prémices de cette aventure musicale: «Il y a eu une sorte d’éclosion sur son balcon, il y a deux ou trois ans. On chantait en duo, comme on le fait souvent quand il y a un party chez lui et qu’il sort sa guitare. Sa blonde de l’époque a simplement dit: “Vous devriez faire un album.”» L’idée fait son chemin et, ce même été, Félix Dyotte relance Evelyne, qui accepte sans hésitation. On connaît bien l’actrice, dont la carrière a décollé grâce à Café de Flore (2011) pour se poursuivre avec des films comme Inch’Allah (2012), Tom à la Ferme (2013), les séries Trop ou Orphan Black et plus récemment, le long métrage La femme de mon frère, réalisé par Monia Chokri et récompensé à Cannes, au mois de mai dernier. La chanteuse? On l’a entrevue dans des petites perles de vidéos disséminées au cours des deux dernières années, dont le doux et frais «C’est l’été» ou le mélancolique «Je cours», toujours en duo avec Félix, son âme soeur mélodique. Lorsqu’on écoute ce premier opus qui mêle avec fluidité ambiances et décennies – de la chanson «très eighties à la Étienne Daho», «Maintenant ou jamais», à «Difficile», «une balade pop dans le New York des seventies», comme les décrit Evelyne –, on a le sentiment que les textes sont si personnels qu’ils ne peuvent avoir été écrits que par elle. C’est le cas de «Sept jours exactement », dédiée à Nicolas, son amoureux. Mais pour le reste, c’est Félix qui les a signés (Pierre Lapointe ayant collaboré à l’écriture de la chanson «Le désordre de ta chambre»). «C’est comme s’il avait extrait l’essentiel de notre complicité et de l’âme romantique de mes 21 ans. J’y retrouve des traces de notre jeunesse et je vois cet album comme une suite de chroniques amoureuses.»

 

Ceci dit, Evelyne a participé activement à sa création. «En tant qu’actrice, tu arrives une fois que les décors sont construits, les textes, écrits et les costumes, choisis. Voir un projet naître, y être autant impliquée, me sentir écoutée et rassurée sur mes instincts, même si je ne maîtrise pas le jargon des musiciens, c’est un grand cadeau artistique que m’ont fait Félix et Philippe Brault, qui a réalisé l’album.»

 

Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, tout cela a coïncidé avec le développement d’un autre projet très personnel: un bébé. Au moment de l’enregistrement, Evelyne était enceinte de six mois. «C’est une période où je me sentais centrée, comme si le corps était habité par une mission. La seule difficulté était le souffle. Pour les longues phrases aigües, j’ai dû m’y reprendre plusieurs fois. Mais lorsque «Maintenant ou jamais» est sortie et que mon bébé et moi l’avons entendue à la radio, je pense que d’une certaine manière, il l’a reconnue. Sa réaction était très émouvante.»

 

 

 

 

La famille

 

Evelyne Brochu est toujours demeurée discrète au sujet de sa vie privée. Au cours de ces dernières années, c’est surtout l’actrice passionnée qu’elle a donné à voir. On sent effectivement chez elle le besoin viscéral de ressentir et de vibrer. Et une propension à s’évader. Quitte à ce que cela lui joue des tours! «J’ai une grosse imagination! (Rires) Croire à mes histoires me sert dans mon métier, mais dans la vie, il m’arrive d’imaginer un scénario tellement fort que j’ai l’impression que c’est mon instinct qui me parle.»

 

À la fois insouciante et anxieuse, éthérée et présente, les yeux perdus au loin ou rivés dans les vôtres, Evelyne tangue entre deux eaux, mais le mot «ancrage» revient par vagues. Et ce qui l’ancre le plus est un petit bonhomme de 10 mois au prénom «à la fois doux et noble»: Laurier. «Et puis il y a la joie. Je suis tellement heureuse, saine et pleine. Je ne pense pas que la maternité soit le pinacle de la vie d’une femme ou la source ultime de son épanouissement. Monia en parle dans son film d’ailleurs, et c’est important. Mais dans mon cas, c’est comme si toutes les valves de mon coeur qui ont vécu des coincements se relâchaient, comme si les digues cédaient sous le passage d’un grand courant. Je me sens plus vivante, réactive, et c’est puissant.» Evelyne a pris le temps de savourer son rôle de maman pendant sept mois avant de reprendre le chemin des tournages. Si elle parvient aujourd’hui à concilier travail et vie de famille, c’est beaucoup grâce à sa mère et à son chum, qui passe la voir sur les plateaux avec leur fils, le temps d’une pause allaitement. «On a tendance à parler de soi, du bébé, mais voir l’homme que tu aimes devenir père, c’est une façon de le redécouvrir. Ça me fait l’aimer et le désirer encore plus.»

 

Quand on lui demande si cette nouvelle réalité va lui faire ralentir le rythme professionnellement, elle répond en toute simplicité: «Ça me donne envie de faire des choix de coeur, avec un grand sens.» À l’écouter se raconter, il semble évident que les étoiles de son ciel s’alignent pour un retour aux sources. «Quand tu débutes en tant qu’artiste, c’est toujours avec une part d’instinct pur, parce que tu n’as aucune notion technique. Et il y a peut-être quelque chose de ça que tu perds en route, parce que tu deviens trop conscient de tout... Là, j’ai l’impression de revenir à l’instinct, mais avec... (Elle s’interrompt.) C’est comme si, maintenant que la grammaire est acquise, ça me permettait d’être plus libre.»

 

 

L’amitié

 

S’il y a une chose qui met l’actrice comme la femme en confiance, c’est la sensation d’être connectée aux autres. Visiblement, elle a été amplement comblée sur ce point! «Artistiquement, je te dirais que cette année était celle de l’amitié. Il y a eu le film de Monia Chokri, avec qui j’allais au conservatoire, l’album avec Félix, Trop avec Alice Pascual – qui joue ma meilleure amie, mais qui l’est aussi dans la vie – et avec Virginie (Fortin), qui est devenue une grande chum.» Au moment de l’entrevue, le tournage de la troisième saison de la série vient justement de s’achever. Et c’est comme si une grande gang qui tripe ensemble se disait au revoir. «C’est vraiment ça! J’exerce un métier collectif, mais la gang n’est pas toujours la grande force d’un projet. Alors que c’est celle de Trop, devant et derrière la caméra. Quand je regarde l’émission, ce que je vois, c’est cette amitié, cette entraide, cette tendresse incarnée par cette bande d’amis dont on a tous vraiment besoin. Je trouve qu’on évolue à une époque où il y a quelque chose de plus en plus morcelé dans les liens, alors se faire parler d’inclusion et d’amour dans tout ce que ça a de cocasse et d’imparfait, ça fait du bien! C’est quand même puissant de créer une série qui a un ressort dramatique, mais dont l’humour ne naît pas du conflit. Ça vient toucher une fibre qui, en tant que spectatrice, me fait vibrer.» Se reconnaît-elle dans le personnage d’Isabelle, qu’elle incarne depuis maintenant trois ans? «Elle a appris à mieux nommer ses limites et son ressenti, à lâcher un peu le volant pour voir où ça s’en va... Pour ça, on a des parcours similaires. (Rires) J’ai surtout l’impression qu’elle s’est rapprochée d’elle-même. Et ces dernières années, c’est ce qui s’est passé pour moi aussi.» Être bien avec soi et mieux avec les autres sonne comme son leitmotiv. «Ce n’est rien de nouveau, mais je sens qu’on va faire face à de gros défis climatiques. La solidarité va être nécessaire dans un contexte ou de plus en plus de gens vont être dans une situation de survie et de repli sur soi. Ça m’effraie. J’aurais le goût qu’on prenne soin de nous.»

 

 

 

 

L’avenir

 

Dans l’immédiat, Evelyne a de quoi apaiser ses peurs. L’année prochaine, elle interprètera Macha, dans Les trois soeurs de Tchekhov, présentée au Théâtre du Nouveau Monde et mise en scène par René Richard Cyr. C’est un rôle qu’elle a très hâte d’habiter. «La nostalgie, le désir ardent, l’impossibilité de vivre la vie qu’on voudrait, personne ne le raconte comme Tchekhov le fait.» Et la chanteuse sera comblée tout autant que l’actrice. Quand je lui demande si on peut s’attendre à la voir chanter sur scène, ses yeux pétillent! «C’est une chose à laquelle on est en train de rêver. Quand je chante, je me sens plus proche de moi que quand je joue. Et puis ce sera ma propre gig, c’est une expérience plus totale en termes de responsabilité. Qu’est-ce que j’ai à amener? Si les gens se déplacent, je veux que cette soirée ait du sens pour eux. Alors en ce moment, je repense à celles qui en ont eu pour moi.» Parmi les concerts qui l’ont profondément marquée, elle cite celui de Vanessa Paradis à la Place des Arts, en 2011. «J’ai trouvé son show envoûtant! Celui de Patti Smith à Montréal aussi. C’était incandescent. J’avais l’impression d’assister à un rituel primitif. Et Gérard Depardieu qui chantait Barbara, à Paris. Un piano, un homme, un micro. Ce que j’ai surtout aimé, c’était les histoires sur son amitié avec elle, entre les chansons. C’était simple et bouleversant.» Elle s’y replonge en pensée, comme pour rattraper ses souvenirs, revivre le moment. C’est la fin de l’entrevue. Il pleut toujours dehors, mais ses cheveux ont séché, et une longue cascade de boucles dorées encadre désormais son visage, comme les pétales d’une fleur éclose, totalement épanouie.

 

 

Par: Emmanuelle Martinez | Photos: Leda & St.Jacques | Stylisme: Florence O. Durand