Couple: l’espionnage amoureux

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Couple: l’espionnage amoureux

Jeudi 4 octobre 2018
En juin 2018, un juge de la Cour supérieure de l’Ontario ordonne à Jennifer Jooyeon Lee de verser 370 000 $ à son ex-amoureux, le clarinettiste Eric Abramovitz. La raison? On avait proposé au jeune homme une prestigieuse bourse d’études à l’étranger, mais Jooyeon Lee, voulant garder son copain près d’elle, a accédé à ses courriels personnels pour refuser en son nom cette importante somme, et ainsi saboter sa carrière. L’histoire est rocambolesque; le stratagème, lui, est commun. Qu’en est-il de l’espionnage amoureux à l’ère des réseaux sociaux et des téléphones intelligents?

 

 

Tu m’aimes-tu?

 

«Mon ex s’est immiscé dans mes messages personnels», raconte Christina, une jeune journaliste. À l’époque, son partenaire voit des échanges Facebook avec sa meilleure amie. Elle y confie être épuisée par leur relation amoureuse. «Il est remonté vraiment très loin dans nos conversations», explique-t-elle, précisant que pendant cette période, les deux femmes discutaient chaque jour.

 

Un soir, au retour du travail, son copain l’attend en larmes. Il avoue l’avoir épiée, et lui demande si elle l’aime encore. Le moment est empreint de tristesse et de colère. Ils se quittent. «Ça aurait certainement été plus facile si je lui avais fait part de mes doutes directement, mais je me suis sentie trahie qu’il m’espionne pour en savoir où j’en étais quant à mes sentiments. Il connaissait mon mot de passe, mais je ne pensais pas qu’il s’en servirait de cette façon...»

 

 

Le temps d’une douche

 

Il est impossible de déterminer l’étendue du phénomène, selon la doctorante en cybersécurité à New York University, Periwinkle Doerfler, l’une des premières à avoir étudié les questions d’espionnage amoureux. Mais il est bien présent.

 

Si certains se servent des mots de passe communs ou des services de géolocalisation pour trouver de l’information sur leurs partenaires, d’autres ont recours à des outils plus sophistiqués pour mener à bien leurs recherches. Tantôt gratuits, souvent abordables, parfois légaux, ces logiciels leur permettent d’avoir une emprise considérable sur leur douce moitié... à leur insu.

 

Une fois téléchargée sur un téléphone, l’application TrackView (dont l’icône est invisible sur l’écran), par exemple, permet d’activer la caméra à distance, de suivre les déplacements sur un GPS et de visualiser les messages textes. Moyennant un déverrouillage du cellulaire et une licence de 300 $, l’application mSpy donne accès aux messages Facebook, WhatsApp et aux textos de l’appareil sur lequel elle est implantée. De façon plus répandue, les applis comme Localiser mes amis, sur les iPhone, sont fréquemment utilisées pour des raisons pratiques ou de sécurité, mais ces «espiogiciels» bien connus peuvent tout de même se révéler dangereux. «Si vous allez prendre votre douche et que vous laissez votre téléphone sur la table du salon, je peux avoir installé tout ça en cinq minutes», dit Periwinkle Doerfler.

 

 

Pas besoin d’être geek

 

«Les téléphones intelligents nous facilitent la vie... mais ils facilitent aussi la violence, explique Claudine Thibaudeau, de l’organisme SOS violence conjugale. Posséder de l’information sur une personne est l’une des façons de solidifier son emprise sur elle, poursuit la spécialiste. Pour contrôler quelqu’un, il faut connaître ses faiblesses. L’espionnage sert, entre autres, à acquérir cette connaissance de l’autre pour s’en servir comme outil de manipulation.»

 

L’espionnage peut rapidement devenir infernal et sans issue. «Les intervenantes demandent souvent aux victimes de désactiver la géolocalisation de leur appareil pour leur propre sécurité, mais celles-ci craignent des représailles, puisque le partenaire contrôlant peut se rendre compte de cette désactivation, et s’emporter. C’est un cycle de violence extrêmement difficile à briser.»

 

Pour le spécialiste en cybersécurité aux Commissionnaires du Québec, Jean-Philippe Décarie-Mathieu, la surveillance amoureuse est de nos jours pratique courante. Selon ses observations, les victimes sont surtout des femmes âgées de 20 à 40 ans, ayant des copains habiles avec les nouvelles technologies. «Il s’agit fréquemment de situations de ruptures dans lesquelles ces hommes ne veulent pas lâcher prise et désirent absolument maintenir une emprise sur leur ex-conjointe, explique-t-il. Je suis contacté toutes les semaines par au moins une victime apeurée, disant être espionnée par son conjoint ou ex-conjoint.»

 

Jean-Philippe Décarie-Mathieu précise que les logiciels qui permettent le contrôle à distance de dispositifs portables s’attaquent généralement aux téléphones intelligents. «Cet outil en révèle beaucoup sur nous. Entre de mauvaises mains, il devient dangereux.»

 

 

De la légitimité de surveiller

 

Qu’en est-il de la légalité et de la légitimité morale des techniques plus sophistiquées de surveillance comme mSpy ou TrackView? Si les compagnies continuent de présenter leurs produits comme un moyen de garder un oeil sur bambins et salariés, c’est que l’espionnage possède un certain degré d’acceptabilité sociale.

 

«Il y a quelques années, certains logiciels s’affichaient sans gêne comme des outils pour traquer son partenaire, observe Periwinkle Doerfler. Certains le font encore, mais de façon beaucoup plus subtile. Les techniques de marketing de la plupart de ces compagnies se sont transformées. Sur le site web de TrackView, à première vue, tout semble légal et légitime, affirme l’experte américaine. Mais si vous tapez “espionner ma femme infidèle” sur un moteur de recherche, vous trouverez facilement des pages sur leur site web qui expliquent comment s’y prendre.»

 

«Il y a des nuances. Espionner n’est pas toujours synonyme de violence. On peut vouloir savoir, par exemple, ce que son ado fait sur le web. Quand on parle d’autorité parentale, c’est différent, explique Claudine Thibaudeau. Mais dans un contexte conjugal, c’est violent, puisqu’il n’est pas censé exister de rapport de pouvoir ou d’autorité dans un couple.»

 

Selon Jean-Philippe Décarie-Mathieu, la police ne peut pas faire grand-chose pour aider les victimes d’espionnage. «Les policiers ne sont pas outillés pour enquêter sur ce genre de méfait. Si une plainte est envoyée, ils vont dépêcher des patrouilleurs chez la victime. Mais ils n’y pourront rien! Il s’agit d’un crime technologique. Le service de police accuse un retard assez substantiel à cet égard...»

 

D’un point de vue légal, les recours sont rares, surtout quand la victime a initialement partagé ses mots de passe avec son partenaire. Dans un contexte de conflit judiciarisé, le partenaire-espion peut également utiliser les informations acquises à l’insu de l’autre pour le discréditer, explique l’avocat Donald Devine. «Si les informations ont été obtenues sans l’aide d’une tierce personne, avec un mot de passe partagé, par exemple, elles peuvent habituellement être acceptées en cour.» L’avocat est toutefois sans équivoque: «Si vous devez engager les services d’une tierce personne – ou d’une application, dans ce cas-ci – pour accéder à des informations personnelles, la pratique devient illégale.»

 

 

Se protéger

 

Même avec un antivirus puissant, de toute façon très rarement installé sur les téléphones intelligents, il est difficile de détecter les logiciels-espions. Jean-Philippe Décarie-Mathieu explique que certains signes permettent toutefois de nous mettre la puce à l’oreille: le niveau de batterie qui dégringole plus rapidement que d’habitude, la caméra qui s’ouvre soudainement, le service de GPS ou le Bluetooth qui s’active de façon inopinée peuvent être des indicateurs de compromission.

 

Lorsqu’un téléphone est traqué, il est presque impossible de rompre le lien entre l’espion et l’appareil. «Je conseille de jeter le téléphone et d’en acheter un autre, dit Jean-Philippe Décarie- Mathieu. Si on veut éliminer toute source de contact, c’est le moyen le plus sûr, bien que dispendieux. Puis, on change l’ensemble de nos mots de passe.»

 

 

Essayer, c’est l’adopter?

 

Quelques années après sa rupture avec celui qui avait lu ses messages privés, Christina a vécu une situation semblable... cette fois en tant qu’espionne.

 

«J’explique mon geste par un manque de confiance en moi, et un manque de confiance envers mon chum, tranche-t-elle. Je voulais me rassurer. Le problème, c’est qu’en cherchant, j’ai trouvé des choses qui ont réveillé mes propres insécurités...»

 

Regrette-t-elle d’avoir eu recours à l’espionnage dans son couple actuel? Oui et non. «Sur le coup, oui, parce que ç’a été le point de départ de notre première dispute, mais je ne regrette pas mon erreur... parce que ça m’a prouvé qu’on ne m’y reprendrait jamais! Je ne veux pas être cette personne. Et puis la base d’une relation saine, c’est la confiance. Non?»

 

On ne pourrait mieux dire.

 

 

Si vous vivez des problèmes d’espionnage ou de violence conjugale, contactez SOS violence conjugale: 1 800 363-9010.

 

 

Par: Joseph Elfassi | Photo: Shutterstock