Amour toxique: l'identifier, s’en sortir, guérir

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Amour toxique: l'identifier, s’en sortir, guérir

Jeudi 23 août 2018
La violence amoureuse peut prendre de multiples visages, ce qui explique pourquoi elle est si difficile à cerner. «Je n’aurais jamais cru que ça pouvait m’arriver. Pas à moi», soufflent souvent les victimes, hommes ou femmes. Entre les violences physique, verbale, psychologique et sexuelle, comment avoir la force de se protéger? Tour d’horizon avec des victimes et des spécialistes de cette triste problématique. 

 

 

Selon des données récoltées en 2015 par Sécurité publique Québec, 78 % des victimes de violence conjugale sont des femmes. Qu’est-ce qui explique ces chiffres alarmants? Joane Turgeon, psychologue clinicienne, chercheure spécialisée dans la violence amoureuse et auteure de Comprendre la violence dans les relations amoureuses, aux Éditions Trécarré, af rme que ces statistiques sont tristement logiques. «Ce sont les rôles traditionnels de notre société qui ont favorisé cette dynamique. On s’attend aujourd’hui à une certaine égalité dans le couple, bien qu’il existe souvent un schéma patriarcal bien ancré. L’homme veut, en général, plus de pouvoir.»

 

Malgré tout, peu importe le sexe de la victime, la violence est plus présente qu’on le croit. «Si bien que certains vont consulter pour une autre raison, sans même réaliser qu’ils sont pris dans un cercle de violence amoureuse», explique Dre Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec et psychologue spécialisée dans les problématiques de violence conjugale.

 

 

CES DRAPEAUX ROUGES

 

Au début, c’est l’amour fou. Déclarations en ammées, câlins doux, beaux moments; aucun nuage à l’horizon. La première fois que le disque saute, que la situation dégénère, on oublie vite. Il est fatigué. Elle a eu une grosse semaine au travail. Et ça se répète, inlassablement, jusqu’à ce que la relation devienne de plus en plus toxique. Quels sont les premiers signes qui devraient nous mettre la puce à l’oreille?

 

D’emblée, il faut savoir que, selon Christine Grou, la violence amoureuse ne présente pas de scénario clair. «Il en existe plusieurs types. La plus évidente est bien entendu la violence physique. On est battu, malmené. Notre partenaire peut lancer ou briser des objets pour nous intimider. On parle de violence sexuelle lorsqu’on nous force à poser un geste dont on n’a pas envie, quand on se sent humilié après une relation sexuelle. La violence verbale ou psychologique, quant à elle, est la forme la plus fréquente et la plus insidieuse de violence conjugale, puisqu’elle ne laisse aucune trace apparente. C’est sans parler de la violence économique, qui consiste à croire que tout ce qui appartient à l’autre nous revient de droit...»

 

Quand Sara a rencontré Alex, dans une soirée entre amis, elle a tout de suite ressenti un malaise. «Je me souviens m’être dit qu’il avait une drôle d’énergie. Pourtant, il m’attirait.» Présentations faites, Sara pense qu’Alex n’est pas du tout intéressé à elle. «Il ne m’a pas adressé un mot et n’a jamais tenté quoi que ce soit. À la fin du party, il m’a toutefois demandé de dormir chez lui. Avec du recul, c’était vraiment étrange.» Pourtant, Alex a tout de même réussi à charmer Sara, à grands coups de compliments et d’attentions romantiques. Avec Lydia, Carl a eu le même sentiment de malaise, une fois la passion des débuts envolée. «La relation s’est développée beaucoup trop vite. Après quatre mois, elle avait déjà emménagé chez moi et elle est tombée enceinte. Elle a rapidement commencé à me traiter de tous les noms, à avoir des sautes d’humeur intenses. Au début, j’ai cru que c’était dû à la grossesse...»

 

Selon Joane Turgeon, il faut se fier à notre intuition. «C’est très difficile d’y voir clair, de dresser des drapeaux rouges, mais quand on perçoit que quelque chose ne tourne pas rond, même si on n’arrive pas à mettre le doigt dessus, c’est un signe.» Christine Grou acquiesce et ajoute: «Ce n’est pas normal de ne pas se sentir en sécurité dans notre relation. Si notre conjoint a tendance à péter les plombs facilement, à avoir des réactions disproportionnées, à nous demander de faire des compromis importants pour lui faire plaisir, à nous critiquer sans cesse, il y a certainement anguille sous roche.»

 

 

UNE SPIRALE INFERNALE

 

Prendre conscience qu’on est dans une relation toxique peut être très douloureux. «Quand on est amoureux, on veut que ça fonctionne. Quelqu’un de violent est habituellement manipulateur. Souvent, notre partenaire va réussir à nous faire croire que, le problème, c’est nous. Il déformera la réalité, afin qu’on ne la perçoive pas telle qu’elle est vraiment», explique Joane Turgeon.

 

C’est exactement ce qu’a vécu Sara, qui a vite vu sa relation s’empoisonner. «Ça s’est fait graduellement. Il a testé mes limites, pour savoir jusqu’où il pouvait aller.» Insultes, sautes d’humeur, tromperies, vols, manque de respect, cruauté mentale... Les mots doux ont vite été remplacés par un règne de terreur. «J’étais complètement sous son emprise. Je justifiais et j’excusais tout ce qu’il me faisait subir. Par exemple, si mon amoureux m’avait dit au début de la relation que le ciel était orange, je lui aurais ri au nez. À la fin, j’aurais hoché la tête de peur qu’il se fâche. J’y aurais cru, je pense. Dans les pires moments, il a même été jusqu’à me conseiller de me suicider et je l’envisageais sérieusement.»

 

La relation amoureuse de Carl s’est elle aussi détériorée à la vitesse de l’éclair. «Elle était la reine de la maison. Je devais faire son petit-déjeuner et le lui apporter au lit. Tout devait se passer exactement comme elle le voulait, sinon, elle partait chez sa mère et me harcelait de textos. Elle m’envoyait des photos prises à mon insu... De moi qui dormais, par exemple, ou même de mon pénis, en me disant qu’il n’était pas assez gros. Souvent, je trouvais des objets qui m’appartenaient chez des membres de sa famille. Lydia les volait...»

 

Quand on réalise qu’on se trouve au sein d’une relation toxique, il ne faut pas hésiter à valider nos impressions avec les personnes qui nous entourent, dit Joane Turgeon. «Le pire, c’est de rester seul avec nos pensées, notre honte. La violence crée le vide autour de nous, alors que l’entourage peut être d’une grande aide. Si on veut quitter notre partenaire violent, il faut prendre son temps. En parler à des personnes de con ance, consulter une psychologue, visiter un centre de crise. Il faut surtout ne pas se mettre en danger!» Christine Grou abonde dans ce sens, mais insiste: il est plus dangereux de ne rien faire et de rester dans la relation. Il faut passer à l’action.

 

Les proches peuvent également aider les victimes en étant vigilants. «Il faut être à l’affut des signes. Est-ce qu’une personne qu’on connait rit moins qu’auparavant? Est-elle moins spontanée? A-t-elle perdu de l’intérêt pour les activités qui lui plaisaient avant de rencontrer son partenaire? Il faut garder l’oeil ouvert», dit MmeGrou. Joane Turgeon va encore plus loin: «Il ne faut pas hésiter à dénoncer publiquement la violence dont on est témoin. Si quelqu’un insulte son conjoint devant tout le monde, par exemple, n’ayez pas peur de dire que vous trouvez qu’il a tort, sans tomber dans une confrontation trop agressive.»

 

 

C’EST FINI!

 

L’enfer ne cesse pas nécessairement lorsque la relation toxique prend fin. Sara l’a vite réalisé quand son amoureux l’a finalement quittée pour de bon, après quatre ans d’histoire et plusieurs courtes ruptures. «Je vis avec un gros trouble de stress posttraumatique. Je suis moins extravertie, plus solitaire. J’évite les gens, les endroits, les itinéraires d’avant pour éviter de revivre ma douleur. Je ne porte plus les mêmes vêtements, plus le même parfum... L’odeur me rappelle le chez-moi que j’ai perdu. Ça me donne le vertige rien que d’y penser... Dès que la relation s’est terminée, je me suis mise à consommer des amphétamines tous les jours. J’ai fini par arrêter, parce que j’ai fait une psychose.»

 

Pour Carl, la situation s’est encore plus envenimée quand la relation avec la mère de son fils a pris fin. Après une séparation houleuse, les problèmes de garde ont commencé, et Carl a dû engager une avocate. «Selon Lydia, mes visites devaient se faire sous supervision. C’était ridicule. Une fois, elle a refusé que je parte avec mon enfant, alors que c’était ma semaine de garde. Je me suis rendu au poste de police, et on m’a arrêté dès que je suis entré; la soeur de Lydia avait porté plainte, m’accusant d’avoir défoncé la porte de mon ex.» Les fausses accusations ont continué jusqu’à ce que Carl ait l’idée d’enregistrer et de fimer une altercation avec son ancienne flamme et sa famille. Quand Lydia a fait une nouvelle plainte à la police, Carl a vite pu prouver son innocence. Après de nombreux aléas légaux, elle a été reconnue coupable de méfait public. Depuis, Carl a retrouvé un semblant de paix.

 

 

SE RECONSTRUIRE, UNE ÉTAPE À LA FOIS

 

Est-il possible de redevenir soi-même après avoir vécu autant de mauvais traitements? Selon Christine Grou, oui. Mais il faut demander de l’aide, à ses proches ou à un professionnel. «Les victimes de violence amoureuse ont souvent une importante tolérance au stress, une carapace très épaisse. Ce sont parfois des personnes qui ont grandi dans un schéma familial violent, et qui ont des référents moins sains dans un cadre amoureux.»

 

Sara a dû toucher le fond avant d’avoir l’impression de pouvoir s’en sortir. Aujourd’hui sobre, elle avoue que le seul moyen qu’elle a trouvé pour passer à autre chose a été de couper complètement les ponts avec Alex. Le processus a été long et ardu. «J’ai fait une rechute après avoir été hospitalisée pour ma psychose, puis j’ai arrêté de consommer pour de bon. J’ai tranquillement recommencé à voir ma famille et mes amis. Mais je me suis isolée pendant un an et demi avant d’être capable d’affronter de nouveau ma vie.»

 

Carl a-t-il l’impression de s’en être sorti? «Depuis que nous ne sommes plus ensemble, oui. J’essaie de tourner la page. Le plus dur pour moi, ç’a été de prouver mon innocence. C’est difficile pour un homme de se positionner en tant que victime de violence conjugale. On nous croit moins. Au début, même mon père n’arrivait pas à avaler mon histoire... Quand mon ex a été condamnée, ç’a été plus facile, j’ai eu droit à plus de soutien. Aujourd’hui, je veux que mon fils puisse grandir sans vivre d’aliénation parentale. Et je compte bien lui enseigner ce qu’est un amour sain.» Parce que les enfants, malheureusement, sont souvent les victimes collatérales de toute cette violence.

 

Alors que Christine Grou et Joane Turgeon encouragent fortement toute personne qui pense être ou avoir été victime de violence amoureuse à consulter un psychologue, Sara et Carl ont tous deux emprunté des chemins différents dans leur parcours de guérison. «J’ai fait énormément de recherches sur le narcissisme, la violence conjugale et la psychopathie. Je me suis mise à lire des livres de psychologie, de psychiatrie, de criminologie, de neurosciences. Ça m’a permis de mieux comprendre à qui j’avais eu affaire», explique Sara. «J’ai géré ça au jour le jour. Mais, aujourd’hui, je pense à consulter pour faire le point sur la situation», indique Carl.

 

Malgré tous ses progrès, Sara n’est pas encore prête à retomber amoureuse. «Je suis célibataire depuis presque trois ans. Je ne fais pas de rencontres, je ne fréquente personne. Je m’occupe de moi et de mes animaux. D’ailleurs, si je ne les avais pas eus avec moi, je crois que je ne m’en serais pas sortie. Quand on est suicidaire, qu’on a l’impression d’avoir tout perdu, un animal, ça peut nous sauver la vie.» Même son de cloche du côté de Carl, qui ne souhaite pas entretenir de relation sérieuse pour le moment.

 

Retrouver l’amour après un épisode aussi douloureux, c’est possible? Joane Turgeon est convaincue que oui. Toutefois, il faut prendre le temps de guérir avant de se lancer dans une nouvelle relation. «On doit d’abord sortir de notre isolement, consulter, se confier et se documenter pour éviter que la situation se répète». La professionnelle croit également qu’un sérieux travail d’éducation s’impose. «Il faudrait qu’on soit plus préoccupés par les problématiques de la violence amoureuse. On devrait parler davantage d’amour sain, et mettre à l’avant-plan des modèles intéressants dès l’enfance.» Et si c’était l’une des pistes de solution?

 

 

RESSOURCES D’AIDE

 

Vous pensez vivre de la violence amoureuse? Voici quelques pistes pour trouver de l’aide rapidement.

 

 

LA POLICE

 

N’hésitez jamais à appeler les autorités si vous sentez que vous êtes en danger.

 

 

SOS VIOLENCE CONJUGALE

 

Ce service, offert en tout temps, offre écoute, accueil et ressources aux victimes de violence conjugale. Les femmes et les enfants ont d’ailleurs accès à des maisons d’hébergement.

 

1 800 363-9010

sosviolenceconjugale.ca

 

 

À COEUR D’HOMME

 

Ici, ce sont les hommes aux comportements violents qui peuvent aller chercher de l’aide. Grâce à ce service, ceux-ci peuvent trouver écoute, références et ressources diverses.

 

1 877 660-7799

acoeurdhomme.com

 

 

ASSISTANCE AUX FEMMES DE MONTRÉAL

 

Cet organisme s’adresse aux femmes victimes de violence conjugale et leurs enfants. Assistance aux femmes de Montréal offre hébergement, écoute et ressources diverses.

 

514-270-8291

assistanceauxfemmes.ca

 

 

L’R DES CENTRES DE FEMMES DU QUÉBEC

 

Cet organisme offre de l’accompagnement et du soutien aux femmes victimes de violence conjugale et d’agression sexuelle.

 

514-876-9965

rcentres.qc.ca

 

 

 

Par: Mélissa Pelletier | Photo: Getty Images