Cancer du sein cancer du couple?

Société

Cancer du sein cancer du couple?

Jeudi 5 septembre 2013
La maladie divise certains couples et en rapproche d’autres. Zoom sur cette épreuve que des amoureux traversent ensemble... pour le meilleur et pour le pire.

 

C’est en 2004 que Claudia, cadre pour le gouvernement du Québec, a appris qu’elle était atteinte d’un cancer du col de l’utérus. «J’avais 46 ans, raconte-t-elle. En raison de mon âge, on a dû m’opérer assez rapidement. Le chirurgien a découvert que mes ganglions étaient atteints pendant l’intervention.» La compagne de Claudia, qui avait la chance de pouvoir se libérer de son travail, a été présente à l’annonce du diagnostic et durant les traitements de chimiothérapie et de radiothérapie. Les deux femmes, qui formaient un couple tricoté serré depuis environ sept ans, l’ont été encore plus pendant la maladie. Toute cette attention dirigée vers elle était cependant difficile à supporter. «C’était fatigant, explique Claudia. Je voulais qu’elle prenne du temps pour elle, mais en même temps, j’avais quelqu’un pour me faire à manger et veiller sur moi. Mes sentiments étaient très ambivalents.»

Peu à peu, la maladie a eu raison du couple. «Ma blonde ne savait pas comment me prendre. J’essayais de parler de notre vie sexuelle et de son attitude face au cancer, mais elle n’était pas ouverte à la discussion. Lentement, une distance s’est installée. Ma vie en tant que malade n’était pas la sienne. Oui, elle a fait preuve d’empathie, mais elle ignorait ce que je vivais dans mon corps. En plus, à ses yeux, une fois les traitements finis j’étais guérie. Mais ce n’était pas le cas. Il faut guérir dans sa tête et s’ajuster à la nouvelle réalité. Et ça, c’est très long.» Pour Claudia et sa compagne, la rupture était devenue inévitable. En 2011, une autre mauvaise nouvelle l’attend: son médecin lui annonce qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Cette fois, Claudia a dû affronter l’épreuve toute seule.

 

 

Des émotions en montagnes russes

 

 

Un aller-retour entre gratitude, exaspération et culpabilité: voici le lot de plusieurs femmes atteintes du cancer du sein, explique la psycho-oncologue Anne Sabourin. Le cancer a effectivement un grand impact sur la vie de la femme, mais aussi sur sa vie de couple. «Souvent, la personne qui partage la vie d’un cancéreux se sent impuissante. Elle cherche à trouver son rôle.» De son côté, une femme aux prises avec un cancer du sein ressent souvent une déception à l’endroit de son entourage. «Elle est isolée et ne parle pas de ce qu’elle vit pour protéger ses proches», explique Anne Sabourin.

 

«L’âge auquel on reçoit un diagnostic de cancer du sein compte aussi beaucoup dans les répercussions de la maladie sur un couple», ajoute la psycho-oncologue. On ne réagit pas de la même façon à 30 ans qu’à 60 ans. Les femmes âgées ont souvent plus de certitude quant à leur vie amoureuse. Elles sont avec leur compagnon depuis longtemps et savent qu’il va rester, peu importe ce qui arrive. Les jeunes, elles, ont peur que leur tendre moitié prenne peur et les quitte. «Il y a toute la question de la famille aussi. Les jeunes femmes se demandent si elles pourront être mère un jour.» 

 

 

Corps accord

 

La vie sexuelle des femmes qui souffrent d’un cancer est un sujet tabou, mais pas pour Danielle Duchesne, originaire du Saguenay. «Ma libido est morte au moment où les médecins m’ont induite en ménopause, explique-t-elle en riant. Sans blague, quand tu as un cancer du sein, la relation de couple se transforme beaucoup au plan sexuel. Je sais que mon chum ne m’aime pas seulement pour mes seins. Ce n’est pas le genre d’homme à m’abandonner parce qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient. Par contre, je sais qu’il y a des hommes qui ne sont d’aucun soutien. Et je trouve ça triste. Dans notre cas, c’est l’humour qui nous aide à passer au travers.»

 

 

Caroline Gauthier, une technicienne en travail social de Matane, trouve aussi que le cancer est un frein à sa vie sexuelle. Mais elle va encore plus loin. Pour cette célibataire de 26 ans atteinte du cancer du sein depuis l’an dernier, la maladie l’empêche carrément d’être en couple. «J’ai eu une ablation partielle d’un sein, qui sera éventuellement reconstruit. Comme le cancer s’était répandu aux ganglions, j’ai eu des traitements de chimio. Ils ont provoqué de gros changements corporels: je mangeais pour ne pas avoir mal au cœur. J’ai pris 50 livres durant les traitements. En plus, j’étais une épave. Je n’aurais pas eu l’énergie d’être en couple ou d’avoir une vie sexuelle. J’ai quand même rencontré quelqu’un d’intéressant pendant mes traitements, mais il n’a pas donné suite. Je ne sais pas si c’est à cause de mon apparence... mais disons que ça m’a refroidie.»

 

 

Un manque de ressource?

 

La question sexuelle préoccupe beaucoup de malades. Dans un article consacré aux personnes atteintes de cancer du sein, le site Psychologie.com pose les questions suivantes: Comment aimer et être aimée quand on est malade? Quelle place a la sexualité quand on a un cancer? Le dossier met en lumière un aspect préoccupant de la maladie: peu de médecins sont formés pour aborder la question sexuelle avec leurs patientes, et rares sont ceux qui osent en discuter.

C’est pourquoi les couples dont la conjointe a un cancer du sein auraient grand avantage à consulter une sexologue comme Marie Veluire, qui précise au passage «qu’un couple fort et sans problème antérieur ne connaîtra souvent qu’un passage à vide, car ce qui prime avant tout, c’est le lien affectif».

 

 

Se réapproprier son corps

 

 

Avoir un cancer, c’est accepter de montrer sa vulnérabilité à l’autre. Il y a la phase des traitements, pendant laquelle des patientes ont des effets secondaires qu’elles perçoivent comme humiliants. Mais il y a aussi l’après. Des cicatrices ou une reconstruction mammaire peuvent rendre difficile l’acceptation de son corps. «J’avais 35 ans quand j’ai eu mon premier cancer du sein, confie Danielle Duchesne. Quand tu es jeune comme ça, se faire enlever un sein, c’est quelque chose. Tu perds une partie de toi-même.»

 

C’est souvent quand elles bénéficient d’une reconstruction que les femmes se sentent plus désirables. Si l’intervention n’est pas possible, il faut apprivoiser sa nouvelle silhouette. «Touchez-vous! C’est fondamental pour se réapproprier son corps», conseille Marie Veluire.

Renouer avec elle-même, c’est ce que Caroline Gauthier a choisi de faire. «Je fais du sport et je mange bien. Quand j’aurai retrouvé mon apparence, je serai prête à rencontrer quelqu’un.» Danielle marche pour sa part chaque jour avec ses chiens et a choisi de s’alimenter plus sainement qu’avant sa maladie. «Mes priorités ont changé, lance-t-elle. Je m’accorde du temps et tout est centré sur ma famille. C’est fou le temps qu’on gaspille à angoisser pour certaines choses. Le cancer m’aura au moins appris ça: me concentrer sur l’essentiel.»

 

 

Et l’autre, là-dedans?

 

Souvent délaissés, les conjoints qui veulent apporter soutien et réconfort se demandent comment s’y prendre. Paul Falardeau, le mari de Danielle Duchesne, en sait quelque chose. «Le premier cancer de Danielle, en 2002, n’était pas si grave, raconte-t-il. Elle a subi une mastectomie partielle. Comme les enfants étaient jeunes, il n’y a pas eu trop de répercussions sur notre vie familiale. Elle avait une bonne attitude et on était positifs. Je devais l’accompagner, mais j’étais chanceux, car mon emploi me permettait de le faire sans problème.»

En 2009, les choses se sont gâtées quand le cancer est réapparu avec des métastases. Selon Paul, la maladie de sa femme était alors comparable à un naufrage. «Ç’a été plus intense, lance-t-il. On ne savait pas trop si elle allait s’en sortir. C’est comme partir en bateau et affronter une tempête alors qu’on ne sait pas naviguer. Il fallait être présents pour les enfants. Et, cette fois, tout a changé pour notre couple. Notre vie sexuelle était beaucoup plus tranquille qu’avant. La chimio, c’est le meilleur contraceptif», explique-t-il en riant.

 

Même s’il est parfois difficile d’accompagner la femme qu’on aime dans la maladie, «il y a toujours de petites bouées de bonheur, confie Paul. Je ne pense pas à la mort. Je ne veux pas aborder la question parce que ça ne mène à rien. On ne sait pas ce qui va arriver. On travaille à court terme. On vit notre amour au jour le jour.»

 

 

 

La vie sexuelle des femmes qui souffrent d’un cancer est un sujet tabou. Les traitements affectent la libido et provoquent souvent des ménopauses précoces. Sans compter le rapport au corps qui se trouve modifié.

 

Souvent, la personne qui partage la vie d’un cancéreux se sent impuissante. Elle cherche à trouver son rôle.

 

Affronter le cancer À DEUX

 

➻Informez-vous ensemble. Cela clarifiera la situation et répondra à plusieurs questions que vous et votre partenaire pourriez vous poser.

 

➻Assistez aux rendez-vous médicaux à deux. Votre conjoint comprendra mieux ce que vous vivez s’il peut parler au médecin et entendre ses explications.

 

➻Donnez de l’espace et de la liberté à l’autre personne. Accordez-vous du temps chacun de votre côté pour ventiler ou faire le vide.

 

➻Communiquez. Soyez conscients que le cancer peut générer des tensions au sein du couple et apprenez à en discuter franchement.

 

Geneviève Pettersen